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Testament d’un chômeur

1er partie


Testament d’un chômeur
Etre le boulet du système nous condamnant

1ère partie

Dans quelques jours, quelques semaines, qui sait, accompagné d’un délégué syndical présent afin de constater la bonne forme de la mise à mort sociale et personnelle, je comparaîtrai devant l’ONEM, sans rien connaître des limites où les exigences se feront couperet et afin d’être jugé en tant que boulet du système nous condamnant.

Etre le boulet du système nous condamnant. La sanction est déjà tombée. Ne pas savoir, être confronté à ce silence fait de gestes et paroles, mais non d’actes et d’un verbe où nous inscrire, être face à une loi décrétant qu’il n’en est pas, devoir penser nos souffrances par le biais de leurs certitudes, certitudes dont nous ne sommes jamais seuls à souffrir. De quoi nous plonger dans l’anonymat, nous placer sous « autorité », c’est à dire nous voir augmenter la masse destinée à la résignation quotidienne, et ne nous voir reconnaissants, mais non pas reconnus, que sous celle-ci, exposés au « lux » prétentieux d’une multitude emportée par la bêtise dont certains (se) font profession.

Etre le boulet du système nous condamnant. Participer à cette dynamique du « nonce » où chacun dénonce et annonce en même temps, expressions du silence politique étendant son emprise sur le cœur, la pensée et le verbe, salissant personnes ainsi que « milieux », et empêchant tout actes « propres », participer à cela, non merci. Cette missive, adressée par et à n’importe qui, n’explosera au visage de quiconque, pas même en un éclat de rire. Ce n’est pas la trame de notre tissu social, de nos « communs » qu’elle vise, mais la trame de cette histoire appelant au sacrifice constant et consentant. S’il n’existe de verbe où nous inscrire, la tâche des poètes est de plonger là où l’encre se fait l’être.

Un chômeur est, au sens premier, une personne se reposant par grande chaleur. Ce rapport au « milieu », à un temps et un espace donnés, nous le retrouvions, du temps où nous étions mémoire active, dans l’embauche et la débauche, des termes que nous avons distingués et qui aujourd’hui nous distinguent. De « l’ordre des choses » à l’ordre social. Des valeurs d’usage aux valeurs « économiques » qui, elles non plus, ne le sont plus au sens premier, « connaissance de la maison ». Alors qu’il nous fallait hier observer afin de tirer des lois de cette observation, nous n’observons plus que la loi, défaits, déjà, du « milieu ».

Etre chômeur est donc une question de temps, celui qu’il fait et celui que nous vivons. Etre chômeur est être vivant, ancré en un « milieu ». Une solidarité radicale. Un langage oublié au profit d’une situation. Si nous sommes actuellement en période hivernale, sentir la bise de la mort sociale n’est pas un paradoxe tenant aux personnes que nous sommes. Nous vivons actuellement une période de très grande chaleur. A voir l’économie, on dirait bien une « crise », un épisode de fièvre dont les médecins, retenus par une pensée biomécanique digne du XIXème siècle, ne savent si elle se terminera par la mort ou la rémission du patient. Incapables de rapports au corps social, ils traitent le tout selon l’organisme qu’ils considèrent comme leur structure propre, leur possession. Etre le boulet du système nous condamnant.

Ceci pourrait être la « fin de l’histoire », une condamnation de la Culture, et si cela a des allures de « solution finale », c’est aussi que le système a arrêté ce qui pourra être perçu comme « solution ». Tout comme nous sommes le boulet d’un système nous condamnant, il nous dira comment « modifier nos comportements » afin de correspondre à ce qui pour lui fait loi et autorité, alors qu’il agit sous la dictée de la situation qu’il décrit, une invitation à la schizophrénie, à une guerre permanente.

Comment penser que nos « responsables », perdus sur les routes d’une abstraction où la gravité voit le corps social se désagréger, sont à même de percevoir un « fait » comme autre chose qu’un délit ? Comment, menés par une pensée organique, pourraient-ils rencontrer ce « fait » comme un composé, lui même « fait » de différents rapports ? Des questions trouvant leurs prolongements également au sein d’autres « organismes », perdant leur souffle et manifestant ce qui n’est déjà plus que le spectre d’une population.

Chômeur, je ne suis plus. Poète, plongeant là où l’encre se fait l’être, je m’essaie à ce langage oublié, à cette solidarité radicale qui nous voit être(s) humains.

Chômeur, je ne suis plus. Je suis de ces enseignants dont la voix est étouffée peu à peu par les dynamiques emportant tout, pris par les voie et pensée uniques où seules les « compétences » à entreprendre, c’est à dire « attaquer », structurent jusqu’à défaire chacun du Présent. Je suis de ces agriculteurs devant répondre à et d’un marché ignorant la Terre, l’épuisant à un rythme emballant tout sous la plastique de choses « nouvelles » et sans racines, un rythme où coïncident censure et suicide. Je suis de ces juges refusant de travailler à se faire prochaines victimes de lois construites afin de ne se reconnaître jamais en autrui, de ces policiers dont la matraque est un boomerang revenant toujours au prolétaire. Je suis de ces pompiers refusant d’allumer des incendies et brûlants pourtant de passion.

Je suis de ceux pensant qu’il n’est de mots décents afin de dépeindre ce qui nous arrive. Il n’est que des mots des « Sans », des « sans grades », « sans abris », « sans papiers », sans ce toi manquant pour se dire et n’être couvert de ridicule, de quolibets, des projets et rejets d’une société où est interdit l’acte « propre », l’acte témoignant de ce que nous sommes, personnes et « communs », l’acte ne véhiculant ni les violences du système, ni l’emprise de la bêtise.

Je suis de ceux refusant de répondre à et d’une société sans noms pour la décrire. Si mes croyances, idéaux et aspirations n’ont plus lieu d’être, je vous salue d’où je suis, de là où l’encre se fait l’être d’une intelligence collective.

N’importe qui


Lundi prochain : Testament d’un chômeur : alliance et rupture

Au quotidien : les news qui cassent, du 9 sur l’échelle de Reuters.


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