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Des chiffres à connaître par coeur

La roue de la fortune

par Henri

Votre patrimoine financier, terme pompeux pour désigner votre ou vos comptes en banques, s’élève à combien ? 1.000, 2.000, 5.000 euros ? Moins ? Un peu plus ?

Eh bien, deux sociétés, l’une européenne de services informatiques, Capgemini, l’autre banque américaine d’affaires, Merrill Lynch, publient chaque année un rapport sur l’état des avoirs de ceux qui détiennent des fortunes financières d’au moins un million de dollars (plus de 800.000 euros).

Dans ces actifs, il n’y a pas que des comptes bancaires évidemment. Il y a aussi des titres comme des actions (parts de capital), des obligations (emprunts à long terme), il y a des parts de fonds de pension ou de fonds spéculatifs, il y a des avoirs en or, il y a des produits dérivés, qui sont des titres spéculatifs, etc. C’est cela qui permet d’obtenir des montants énormes.

Car le montant de ces avoirs est effectivement colossal : 28.800 milliards de dollars en 2003. Environ 100 fois le PIB de la Belgique.

En revanche, le nombre de personnes concernées est, lui, relativement faible : 7,7 millions. A peine plus de 1 pour mille citoyens de la planète.

A ce compte, est-ce encore un slogan d’affirmer que le monde actuel tourne pour enrichir cette poignée de gens ? Le rapport donne des indications très claires à ce sujet. Des chiffres à bien connaître donc.

Capgemini & Merrill Lynch, World Wealth Report 2004.
Le rapport peut être obtenu sur le site de Merrill Lynch.
On peut trouver un article sur le sujet dans Alternatives économiques de juillet-août 2004, p.23.


Des chiffres à connaître par coeur

La roue de la fortune

Depuis 1997, chaque année en juin, une grande banque américaine d’affaires, Merrill Lynch, et une société européenne de services informatiques, Capgemini, établissent un rapport sur les gens qui détiennent une fortune d’au moins un million de dollars : le World Wealth Report (le rapport de la fortune mondiale). Cette richesse est surtout composée d’actifs financiers. Ceux qui en profitent sont donc les favorisés de la « mondialisation néolibérale » ou du « capitalisme globalisé actuel ».

Premier constat : le nombre d’individus qui possède un patrimoine de plus d’un million de dollars [1] s’élève, en 2003, à 7,7 millions. Soit un peu plus d’un pour mille par rapport à la population mondiale. Ceux qui sont considérés comme les plus riches ont une fortune d’au moins 30 millions de dollars et ils ne sont au nombre que de 70.000. Soit une personne sur 100.000 sur la terre. Une poignée quoi ?

Second constat : ces 7,7 millions de personnes disposent d’une fortune financière cumulée de 28.800 milliards de dollars en 2003. En comparaison, le Produit intérieur brut (PIB) mondial, qui estime la valeur marchande créée en un an sur la planète, se monte à environ 32.000 milliards de dollars. Autrement dit, le total du patrimoine financier détenu par le 0,1% le plus riche dans le monde est quasi équivalent à la production annuelle de la terre.

A côté de cela, la Banque mondiale, par exemple, relève que 2,7 milliards de personnes, essentiellement situées en Afrique, dans l’Asie du Sud et du Centre, en Amérique latine, vivent avec moins de deux dollars par jour.

Troisième constat : le total des avoirs financiers de cette poignée de gens fortunés croît plus rapidement que la production mondiale. En 2003, ces actifs ont augmenté de 7,5% par rapport à 2002. Et ce, malgré la stagnation des marchés boursiers. En comparaison, le PIB mondial ne s’est accru que de 3,5%. Cela signifie que ces super-riches échappent, en partie, à la crise économique, en étant capables de changer rapidement de titres en fonction des évolutions financières et donc de spéculer sur les actifs les plus intéressants. Mais, en même temps, pour qu’ils puissent réaliser de telles performances, il faut que les salariés du monde travaillent à des conditions de plus en plus stressantes et flexibles, tout en recevant une part du PIB qui diminue.

Les estimations des deux sociétés pour 2008 penchent pour la continuation d’une croissance des avoirs financiers de 7%. De ce fait, le total du patrimoine des gens fortunés s’élèveraient, à ce moment, à plus de 40.000 milliards de dollars.

Quatrième constat : cette frange aisée de la population est composée en majorité d’Américains et d’Européens. Les premiers sont au nombre de 2,27 millions, les seconds de 2,6 millions. Ils représentent donc respectivement 29,5% et 33,8% des gens fortunés. Leur part dans les avoirs mêmes est similaire. Ce qui signifie que 60% du patrimoine financier mondial détenu par les personnes fortunées provient des Etats-Unis et de l’Europe.

Cinquième constat : les plus riches arrivent à éluder facilement l’impôt. Ils sont les bénéficiaires des programmes de réforme fiscale, notamment celles de l’administration Bush [2].

Mais il y a d’autres mécanismes et avantages. En particulier, ces « riches » sont capables de payer un minimum sur les droits de succession, grâce à des montages financiers. Selon un institut de recherches, celui du Boston College, entre 41.000 et 136.000 milliards de dollars devraient passer aux héritiers dans les 50 ans qui viennent aux Etats-Unis. Sur ces montants, devraient être prélevées des taxes sur une base d’environ 37%. Or, grâce aux techniques fiscales, il est probable que ces gens fortunés ne paieront qu’un taux de 9% [3]. Cela permettrait d’éluder entre 11.500 et 38.400 milliards de dollars. Des sommes astronomiques.

Conclusions : les deux sociétés tirent le bilan qu’elles doivent cibler une telle clientèle avec autant d’argent. Mais une association comme Attac a d’autres objectifs.

La première conséquence est qu’il y a un scandale à voir la disparité de cette fortune détenue par une poignée, alors qu’une majorité de gens, en fait surtout les cinq milliards qui vivent dans le Sud, mais également beaucoup de personnes habitant et travaillant dans le Nord, ne possèdent pratiquement aucune richesse [4].

Deuxièmement, l’indication des montants de la fortune montre qu’il y a de l’argent dans le monde. Quand on déclare qu’il faut augmenter le prix de tel ou tel service ou qu’on doit diminuer le montant des allocations sociales, en réalité, il y a une volonté de ne pas être plus strict et plus revendicatif vis-à-vis de gens qui détiennent l’équivalent de la production mondiale. Imposer, par exemple, 1% sur la fortune financière de cette frange aisée pourrait rapporter 288 milliards de dollars par an. De quoi s’attaquer à la misère dans le monde, à éduquer les enfants au moins jusqu’à l’âge de 12 ans, à financer la recherche dans les maladies les plus graves comme le SIDA, la malaria, la tuberculose, à réduire le nombre de sans logis, à approvisionner en eau potable et en électricité la planète entière... Et cela ne réduirait nullement le 0,1% privilégié à la mendicité. En 2003, leur fortune a augmenté de 2.100 milliards de dollars par rapport à l’année précédente. Pour eux, 288 milliards ne forment que 14% de ces gains.

Troisièmement, la question de la taxe Tobin, un impôt sur l’échange de devises qui pourrait amener 100 milliards de dollars, se pose de la même manière. Il est clair que la classe dirigeante pourrait se permettre financièrement de la payer. Mais cela voudrait dire qu’elle accepte aussi de revenir en arrière, qu’elle tolère une alternative à la politique « néolibérale » et cela serait une indication qu’on pourrait revendiquer bien davantage. Ce que ne peut imaginer cette poignée de gens fortunés.

Pour nous, en revanche, cela devrait montrer qu’on peut y arriver, qu’on peut faire basculer le monde, qu’on peut changer la répartition inégalitaire de la planète... La loi votée récemment en Belgique en faveur d’une taxation des transactions financières en est un indice. Il n’y a qu’une véritable conclusion donc : poursuivons !

Henri Houben

Chaque année aussi, le magazine Forbes, contrôlé par Steve Forbes - qui, par ailleurs, participe aux activités de la droite extrême [5] -, publie la liste des personnalités les plus riches dans le monde. En voici la liste fin 2003.

Tableau. Les 10 familles les plus riches du monde en 2003 (valeur en milliards de dollars)

NomPaysSociétéValeur
1Famille WaltonUSAWal-Mart100,0
2Gates BillUSAMicrosoft46,6
3Buffett WarrenUSABerkshire Hataway45,9
4Famille AlbrechtAllemagneAldi41,1
5Famille CoxUSACox Communications22,4
6Prince Bin Talal AlsaudArabie SaouditeInvestissements divers21,5
7Allen PaulUSAMicrosoft21,0
8Bettencourt LilianeFranceL’Oréal18,8
9Ellison LawrenceUSAOracle18,7
10Kamprad IngvarSuèdeIkea18,5
Total 354,5

Source : Forbes

On remarquera que ces hommes disposent d’une fortune grâce à leurs avoirs financiers, leur contrôle sur des sociétés, des entreprises. Ainsi, Bill Gates et Paul Allen (de même que Steven Ballmer, qui se trouve un peu plus bas dans le classement) se sont enrichis grâce à leur possession de parts du capital de Microsoft. La famille Walton, dont le fondateur Sam est mort récemment, s’est développée grâce à Wal-Mart, le leader des supermarchés aux Etats-Unis. La famille Albrecht a accru son patrimoine dans le sillage des magasins Aldi. Liliane Bettencourt est l’héritière de L’Oréal. Ellison s’est hissé dans la hiérarchie grâce à la firme de services informatiques Oracle, de même Kamprad grâce à Ikea.

On soulignera aussi qu’une partie de ces investissements lucratifs vient d’entreprises bien connues du public : Microsoft, Aldi, Ikea... Et on pourrait continuer ainsi si on poursuivait la liste : la famille Ford, la famille Toyoda qui contrôle Toyota, la famille Quandt, propriétaire de BMW, Michael Dell, dirigeant du numéro des PC (Dell Computer)...

Ce sont également des firmes qui profitent largement de la sous-traitance. Par exemple, Wal-Mart s’approvisionne auprès de 65.000 fournisseurs dans le monde. Ainsi, cette société achète environ 15 milliards de dollars à la Chine chaque année, moitié directement et moitié par des sous-traitants [6]. Elle peut ainsi avoir des prix de 14% en dessous de ses concurrents [7]. Wal-Mart, le leader mondial de la distribution, est aussi le champion des salaires bas. Ses travailleurs américains reçoivent en moyenne 13.861 dollars par an, alors que le seuil de pauvreté établi par le gouvernement fédéral s’établit à 14.630 dollars pour une famille de trois personnes [8]. Quand on voit que la famille Walton, qui possède environ 38% du capital de la compagnie, est la plus riche du monde, détenant un patrimoine équivalent au PIB de pays comme l’Argentine (37 millions d’habitants), l’Afrique du Sud (45 millions) ou la Malaisie (23 millions)...

Notes

[1Un dollar vaut environ 1,2 euro à l’heure actuelle.

[2Le rapport le souligne : Capgemini & Merrill Lynch, World Wealth Report 2004, p.4.

[3Capgemini & Merrill Lynch, World Wealth Report 2004, p.20-21.

[4Aux Etats-Unis, selon des estimations, 46% de la population dispose de moins de 5.000 dollars par an d’actifs liquides (donc financiers) : Asena Caner & Edward Wolff, « Asset Poverty in the United States. Its Persistence in an Expansionary Economy, The Levy Economics Institute of Bard College, Public Policy Brief, n°76, 2004, p.12 : The Levy Economics Institute.

[5Il a signé le projet initial du Project for the New American Century (PNAC), qui a comme ambition de pérenniser la domination américaine sur le monde.

[6The Economist, 15 avril 2004 : The Economist

[7Oxfam International, Trading away our rights. Women working in global supply chains, 2004, p.33. Le rapport

[8Le Monde, 3 avril 2004.


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