% ATTAC - Bruxelles 1 %
Accueil > AGENDA > L’agenda Attac > Argentine : le hold-up du siècle

Le Cinéma d’attac à l’Arenberg (Galeries de la Reine)

Argentine : le hold-up du siècle

Mémoire d’un saccage

jeudi 19 mai à 21 heures 30,

le dernier film de Fernando SOLANAS
Ours d’Or du Festival de Berlin 2004

En grande avant-première…

Dès 20 heures 30, le débat :

« Un nouvel espoir se lève en Amérique latine »,

avec trois spécialistes du continent sud-américain :

Frédéric LÉVÊQUE
membre du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde
et coordinateur du Réseau d’Information et de Solidarité avec l’Amérique Latine

ainsi que Ramon AGUIRRE et Camilo GARCIA
membres du Comité contre l’Impunité et pour la Démocratie en Amérique latine


Dix années qui ont dilapidé l’Argentine

C’est une fête géante : Carlos Menen –avec ses rouflaquettes, son aura de prédicateur et sa femme trop blonde– emballe les foules. On est en 1989, année où le tango renaît de ses cendres et où l’ancien gouverneur de province se présente à l’élection présidentielle. Pourtant, dans le tableau de chasse de ses belles promesses, les « Je ne vous tromperai jamais » répétés à satiété n’auraient pas dû abuser l’un des peuples les plus psychanalysés du monde. N’empêche : à peine arrivé au pouvoir, le fourbe rase ses pattes de cheveux et laisse tomber ses « juré-craché » pour faire exactement le contraire. « Comme dans toute démocratie » , dira simplistement le sénateur péroniste Antonio Cafiero. Les Argentins passent ainsi d’une dictature à une mafiocratie : entreprises publiques privatisées sans que le peuple en voie un peso, argent de la drogue blanchi par les ministères, meurtres organisés par les officines para-officielles, trafic d’armes, mafia incrustée dans les corps de police. Et surtout : corruption étatique. Rien qu’en évasions et virements effectués par la Commission des privatisations : 10 milliards de dollars sont partagés entre trois hommes (dont Menem) et une banque. Tandis que 60% de la richesse est entre les mains des 10% de personnes les plus riches, le chômage passe de 11 à 20%, et les systèmes sociaux ne fonctionnent plus (c’étaient les meilleurs de toute l’Amérique latine). L’Argentine peut nourrir 300 millions de personnes mais 35.000 Argentins meurent de faim tous les ans. Au FMI, on parle cependant de « miracle économique » . Dans les faits, on assiste à un véritable « génocide social » : privatisation des entreprises pétrolières et de gaz naturel ; « libéralisation » de la télévision, de la radio, des chemins de fer, du téléphone, de la compagnie aérienne nationale… car « rien de ce qui appartient à l’Etat ne restera à l’Etat » , confirmera Menem. Bilan : les multinationales étrangères, surtout françaises et espagnoles, « engrangent des bénéfices exorbitants sans réaliser les travaux convenus » (les voies ferrées vont passer de 36.000 kilomètres à 8.000 km) et plus de 150.000 personnes vont perdre leur emploi…

Saccage. Argentine, le hold-up du siècle fonctionne dès lors comme un documentaire radical et efficace lancé, tambour battant, à la poursuite d’événements déjantés –qui iront ruiner entièrement un pays jusque-là prospère. Sans misérabilisme mais sans concessions : dans El memoria del saqueo, Fernando Solanas dénoue les fils d’une véritable conspiration commise à l’encontre d’un peuple poussé progressivement vers la pauvreté et l’infra-violence. Qui plus est, la dénonciation de la politique-spectacle orchestrée par Menem et ses suivants –mélange d’ultra-libéralisme, d’incompétence crasse, d’autorité imbécile et de manipulation médiatique– vient se mêler pédagogiquement à un regard lucide sur la mondialisation et les Argentins eux-mêmes : n’ont-ils pas voté une deuxième fois pour Menem et ne l’auraient-ils pas fait encore si, finalement, la population excédée n’avait décidé un jour de décembre 2001 de ne plus se rendre ? « Poser une bombe, ce n’est pas mon genre, alors je tape sur ma casserole » , résume ainsi une dame qui, à l’instar de milliers d’autres, n’arrêtera plus de contester. La police charge, violemment. Il y aura 34 morts. Spontanée, cette insurrection aboutira à la démission du président Fernando de la Rúa. « La première victoire argentine contre la mondialisation » , commentera Solanas.

Et Menem ? Réfugié au Chili, il est aujourd’hui poursuivi par la justice de son pays.

1991 : sept balles dans les jambes

Il y a trente-sept ans, Fernando Solanas s’imposait en signant l’Heure des brasiers –une fresque incantatoire sur l’émancipation des peuples par la lutte armée– qui, lors de sa première projection à Pesaro, provoqua une véritable émeute. Avec Saccage, son huitième film, il fustige une décennie de politique « mondialiste » qui a conduit son pays à la misère : « Un crime de lèse-humanité par temps de paix » , fulmine ce réalisateur engagé –mais toujours modeste quand il évoque ses combats à hauts risques .

« Saccage a été réalisé en vidéo pour 70.000 dollars. Au départ, il y a eu le choc de ces manifestations populaires qui ont amené la chute du gouvernement de Fernando de la Rùa. Un mois d’insurrection, saturé de lacrymogènes. Si notre pays a sa part dans la montée de la corruption, en réalité celle-ci a été orchestrée sous l’égide du Fonds Monétaire International : donc des Etats-Unis bien sûr, mais aussi de l’Europe et de Japon. En France, on a décoré Menem : il a été reçu, avec les plus grands honneurs, par Mitterrand et Chirac. Alain Touraine a même chanté ses louages » .

Mais qu’est-ce qui donne au cinéma de Solanas son caractère foncièrement original ? D’abord, qu’il ne cesse, dans son style, de prêcher l’école buissonnière pour échapper aux carcans académiques. Après avoir abandonné la stylisation du « noir et blanc » ainsi que l’impact du montage serré, Solanas alimente désormais ses réalisations avec son propre vécu : l’exil, le retour, les affres de la création, les complications de l’amour, les dissonances entre les générations.

De surcroît, en guise de dramaturgie personnelle, le cinéaste préfère les digressions, les variations et même les alternances de rythme. Bref, les règles en usage dans la composition musicale. Structurant le déroulement de ses récits avec une licence toute musicale, le réalisateur argentin se rebelle également contre les contraintes sévères de l’harmonie en vigueur sur l’écran. L’homogénéité obligatoire, la photographie lisse et polie, simple faire-valoir de l’anecdote, ne lui semblent pas mériter le déplacement dans une salle de ciné. Rien à faire avec les codes imposés par Hollywood et la standardisation prescrite par la télévision. De là, ses emprunts à la littérature, à la BD contemporaine, aux textes des tangos d’antan ou aux récits de l’histoire orale. À l’opéra et l’épopée. « Aussi fort qu’ait été ma motivation, il me fallait inscrire Saccage dans un cadre esthétique. Un film est un acte d’expression, un acte d’auteur. J’ai refait six fois le montage avant de trouver le découpage en chapitres, l’usage de l’écrit, le commentaire. Et la construction quasi "chorégraphique" que me permettait la musique de Gerardo Gandini » .

Bon à savoir : en 1976, le réalisateur reçoit des menaces de mort et l’un de ses acteurs est assassiné. Le coup d’Etat du général Videla le force à l’exil en France. En 1984, la situation tout juste normalisée, il rentre au pays, tourne Tangos, l’exil de Gardel. Mais dès la victoire de Menem, la corruption s’installe et fait système dans le système. Solanas est une nouvelle fois victime d’un attentat pour avoir, l’un des premiers, dénoncer publiquement les agissements du dirigeant argentin. La punition est directe : sept balles dans les jambes. Devenu député national (parce que « l’artiste doit participer à la chose publique » ), Solanas –qui ne croit pas pour autant à la classe politique professionnelle– restera cinq ans « hors du cinéma ». Une bonne leçon : « Je ne veux pas d’autre mandat. Tout le monde, un jour, doit apporter sa contribution à la vie publique. Pas s’y éterniser » .

Jean FLINKER


SPIP