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Après le Forum Scoial de Russie

Les mouvements sociaux en Russie

Interview de Carine Clément, co-organisatrice du Forum Social Russe

par Sylvie

Carine Clément, qui a pris une part active à l’organisation du Forum Social de Russie qui a eu lieu en avril 2005, a bien voulu répondre à nos questions.


Sylvie Gosme- Comment s’est passé le FSR ? Combien de participants ? Qualité de la participation ? Quels groupe étaient les plus représentés ? Quels ont été les résultats obtenus ? Quels obstacles ont été rencontrés ?

Carine Clément- Le FSR a dépassé toutes les espérances, y compris de ses organisateurs. Dans une société atomisée et anesthésiée par les années de plomb soviétiques puis les brutales réformes de marché, alors que les groupes militants sont très restreints et divisés, l’organisation du Forum tenait de la gageure. Elle répondait néanmoins à un besoin. La réussite du Forum indique clairement que la Russie « d’en bas » se réveille et prend un nouveau départ. Au total, un millier de personnes a participé au FSR - chiffre énorme pour ce pays, alors que la majorité des participants sont venus à leurs frais, et que le budget « solidarité » et « organisation » (constitué par des cotisations des organisations à l’initiative du Forum) représentait une somme ridicule à l’échelle occidentale. Aucun subside d’Etat, aucune aide de l’étranger. Surtout, ce qui frappe, c’est la qualité de la participation, représentant tout ce que la Russie compte de citoyens actifs : moitié des régions représentées, toutes les orientations politiques (des communistes aux « sociaux libéraux » en passant par les anarchistes et les trotskistes), les jeunes et les plus âgés, de solides organisations syndicales, des mouvements de défense des droits de l’homme, des coalitions régionales de lutte hyper actives, des associations de toutes sortes, des intellectuels, etc. D’emblée, l’ambiance faisait sentir une nette rupture avec les traditionnels congrés et autres manifestations bureaucratiques d’usage dans ce pays : discussions animées dans les couloirs, concerts, désordre, libre parole, auto-organisation. Rien de neuf pour l’alterglobaliste occidental, un autre monde pour le militant russe. Avidité d’échange et vite, vite, aller de l’avant, construire quelque chose, profiter de ces deux jours pour avancer, lancer des initiatives. Du jamais vu dans ce pays.

Vous me demandez quels groupes étaient les plus représentés, j’ai du mal à répondre étant donnée l’extrême diversité des participants. Sans crainte de se tromper, on peut dire que la sensibilité de gauche dominait largement, mais une gauche ancrée pour une fois dans le terrain des luttes sociales, à mille lieux des traditionnelles grandes messes du PC de Ziouganov.
Cette richesse a permis de véritablement lancer des initiatives, exprimées lors de l’assemblée de clôture. Parmi les plus significatives (celles qui prennent forme actuellement) il faut citer la création d’un réseau de Soviets (conseils) régionaux des luttes sociales, celle du mouvement « Education pour tous », celle du Front uni de gauche.

Evidemment, cela ne s’est pas fait sans problème. Dans le comité d’organisation, nous avons connu les mêmes engeulades et débats agités que partout ailleurs. Nous avons évidemment dû jongler avec un budget très limité. Mais, surtout, nous avons craint jusqu’au dernier moment un « mauvais coup » du pouvoir. A la veille du FSR, l’administration de l’université où devait se passer le Forum nous a fait savoir que le nombre de salles mises à notre disposition avait été soudainement divisé par deux. Auparavant, presque toutes les organisations à l’initiative de l’évènement avaient eu droit à des coups de téléphone curieux de l’administration présidentielle. Et, pendant le Forum, alors que de nombreux journalistes avaient donné leur accord de principe pour couvrir l’évènement, ce fut le blocus médiatique complet. Malgré tout, le Forum s’est tenu, et ses participants n’en sont toujours pas revenus...

Est-ce que le FSR est un outil adapté pour permettre l’unfication et le renforcement du mouvement social en Russie ? Est-ce que les différents groupes arrivents à articuler des positions communes et des projets/propositions communs ?

Le FSR est l’un des outils de coordination des luttes sociales, mais il n’en est qu’un moment. Certains, parmi le comité d’organisation, veulent en rester là. Mais la majorité oeuvre à mettre en place des réseaux et nouvelles formes organisationelles aptes à permettre la coordination sur le long terme. Les ressources (matérielles, organisationnelles, informationnelles) sont tellement faibles, que ce travail d’unification et de coordination est ressenti comme indispensable par la majorité des organisations et coalitions régionales avides de débouchés nationaux. L’enjeu dans les débats actuels à ce sujet est de ne pas « parachuter » artificiellement sur le mouvement naissant « d’en bas » une structuration trop rigide, trop partisane et trop « moscovite ». Il me semble qu’un courant majoritaire se dégage en faveur d’une coordination souple ou les militants professionnels de la capitale feraient office de soutiens organisationnels, médiatiques et idéologiques du mouvement, baptisé désormais « mouvement des Soviets » en référence aux soviets porteurs de la révolution d’octobre 1917 et aux soviets régionaux consitués dans la vague des mouvements de protestation du début de l’année 2005. C’est justement ce projet, autour duquel se retrouve la plus grande partie des différents groupes, qui offre le plus possible d’espace à une articulation des intérêts, orientations et préoccupations variées des uns et des autres.

3) Au-delà de l’aspect purement financier, quels sont les moyens par lesquels Attac et les autres organisations parties prenantes aux différents Forum sociaux pourraient soutenir le processus du FSR, et d’une manière générale aider les mouvements sociaux russes ?

Permettez-moi une première remarque. Je ne pense pas qu’il faille évacuer d’emblée la question financière. Je sais que les groupes Attac ne financent pas directement les mouvements d’autres pays pour éviter l’ingérence ou le paternalisme, ce qui est louable. Cependant, je me permets de faire remarquer le fossé dans les moyens à la disposition des mouvements à l’Est et à l’Ouest. Le salaire mensuel moyen en Russie équivaut à quelques 150 Euros, les associations et organisations manquent de locaux, de matériel informatique et de propagande. Or les distances sont énormes, et les problèmes de communication entravent sérieusement le travail de coordination. Et si certaines associations proches du pouvoir reçoivent l’aide de l’Etat, si les libéraux, certains défenseurs des droits de l’homme, certaines associations « à la mode occidentale » parviennent à lever des fonds des oligarques russes et des fondations américaines, le mouvement de protestation sociale et la gauche protestataire restent à l’écart. A l’heure où les libéraux américains s’apprêtent à asperger l’opposition libérale à Poutine d’une pluie de dollars, à l’heure surtout où le mouvement social se réveille, il serait peut-être temps que les organisations progressistes et altermondialistes se posent la question de la possibilité d’une solidarité y compris matérielle.
Bien entendu, la solidarité ne se résume pas à cet aspect.

En-dehors de l’aspect purement financier, il y a plein d’autres possibilités. Comme je l’ai déjà indiqué, le mouvement social russe est plutôt boycotté par les médias russes. Les médias occidentaux, d’ailleurs, ne font pas moins la fine bouche. Il serait bien qu’au sein du mouvement alterglobaliste, au moins, on en parle, que l’information soit relayée dans les réseaux d’information alternatifs, voire transmise aux médias occidentaux officiels. Une information émise par les médias occidentaux revient toujours en Russie et légitime, rend réel, l’évènement qui s’est produit en Russie. Ce serait un moyen de surmonter le blocus médiatique national. Seconde piste : des aides logistiques peu coûteuses, du genre de ce qu’a fait le syndicat SUD en France pour son homologue russe « Zachita truda » en lui faisant don d’ordinateurs usagés. Enfin, il y a bien sûr la solidarité militante avec des envois de messages de soutien lors des luttes, de lettres de protestation, des rencontres humaines, une aide juridique. A ce sujet, par exemple, de plus en plus de groupes font appel à la Cour européenne de justice et sont en demande de relais sur place pour pousser leur dossier. Le plus efficace, il me semble, serait de mettre en place des réseaux horizontaux de coopération proche - de syndicats de base à syndicats de base, d’associations de victimes des catastrophes nucléaires à leurs homologues ailleurs, etc. Cela paraît plus productif pour un réel travail d’échange et d’entraide.

4) En Russie, quels sont les principaux problèmes qui mobilisent les mouvements sociaux ? Quels sont ceux les plus actifs ?

Bien que ce thème passionne l’opinion occidentale, les mouvements sociaux russes se mobilisent beaucoup moins pour la défense d’une démocratie abstraite - d’autant moins défendable que les Russes n’en ont expérimenté qu’une pâle mascarade - que pour la défense des droits sociaux très concrets, qui sont en train d’être liquidés par le pouvoir poutinien. A ce sujet, il est indispensable de rappeller que le réveil social est lié à une réforme sociale de grande ampleur, entamée avec l’adoption de la loi N 122 entrée en vigueur le 1er janvier 2005 qui chamboule le système social du pays, touchant à des domaines aussi variés que l’éducation, la santé, l’écologie, le logement, les transports. Cette « thérapie sociale » est souvent réduite au soi-disant remplacement des « avantages sociaux en nature par des compensations financières ». En fait, la majorité de la population russe, appauvrie par les réformes économiques, survivait jusque là en grande partie grâce à des aides sociales en nature, loyers modérés, médicaments ou transports gratuits, par exemple. Ces aides concernent pour la plupart les personnes âgées, mais également les étudiants et écoliers, les instituteurs, les invalides, certaines catégories de fonctionnaires et de malades, les travailleurs du Grand Nord, les victimes des répressions politiques sous le système soviétique, les liquidateurs de la catastrophe nucléaire de Tchernobyle, etc. Or les mythiques « compensations monétaires » sont loin de couvrir les pertes de revenus liées à la suppression des aides sociales en nature.
Le projet de loi avait déjà donné lieu à un début de mobilisation l’été dernier. Des actions de protestations ont eu lieu alors dans beaucoup de régions, organisées avant tout par les associations de retraités, d’invalides, de victimes des répressions, des liquidateurs de Tchernobyle, des défenseurs des droits de l’homme et des syndicats, qui se sont rapidement regroupés dans un Soviet de solidarité sociale (SOS). Mais, fort du soutien sans faille du parti présidentiel « Russie unie » et grâce à une propagande digne des plus belles années soviétiques, le gouvernement a fait passer cette loi sans encombre.
Mais dès le lendemain de l’entrée en vigueur de la loi, les premiers conflits ont éclaté, quand les gens ont pris le bus ou le métro et se sont vus obligés de payer. Spontanément, des centaines, puis des milliers de retraités sont sortis dans les rues, se sont rassemblés sur les places, ont bloqué les routes, exigé des comptes du pouvoir local, puis du pouvoir fédéral. Les manifestants réclamaient l’abrogation de la loi №122, l’arrêt de la politique antisociale, le départ des députés de « Russie unie », la démission des ministres du « secteur social », et, de plus en plus souvent, la démission du président Poutine. Chaque jour on comptait entre 10 et 20 manifestations dans tout le pays. Au total, plus d’un million de personnes au total sont descendues dans la rue.
Cette mobilisation est surtout remarquable en ce qu’elle a contribué à relégitimiser l’action de protestation, à redynamiser et politiser une partie du mouvement associatif et de défense des droits de l’homme, à renouveller les formes d’action et à bousculer le paysage politique traditionnel. Les partis politiques d’opposition, notamment le PC de Ziouganov, ont bien tenté de contrôler et de canaliser le mouvement, mais sans grand succès. Les régions où le mouvement a été le plus large, le plus vivace et le plus durable sont les régions qui ont vu la mise en place de coalitions - ou soviets - de coordination des luttes, intégrant partis, associations, groupes informels, syndicats.

Ce sont ces comités de coordination régionaux ou réseaux de coordination interrégionaux qui m’apparaissent comme les plus actifs, les plus au coeur des mobilisations, les plus porteurs d’un renouvellement du mouvement social dans son ensemble. Dans ce cadre, les groupes les plus actifs sont ceux qui agissent au plus près des préoccupations sociales concrètes de la population - certains mouvements de défense des droits de l’homme, certains syndicats, certaines associations regroupant des victimes de la loi N122 (liquidateurs de Tchernobyle, invalides, etc.), certains groupes politiques d’extrême gauche. Mais, l’essentiel, c’est le mouvement dans son ensemble, la reprise des luttes, les dynamiques de rassemblement et de politisation qui clarifient enfin le paysage politique en Russie : pour ou contre la politique antisociale et antidémocratique du pouvoir, dans les luttes « d’en bas » ou en-dehors - dans des stratégies de partenariat et de lobying. Ces lignes scindent désormais les organisations en deux camps, et permet des rapprochements et des transformations dynamiques dans le camp de l’opposition.

5-Quelle est l’histoire des mouvements sociaux en Russie après la perestroïka ? Ont-ils des racines dans l’époque soviétique ou sont-ils nés ’spontanément’ en réaction aux difficultés de la transition ? Queles sont leurs modèles (historiques et actuels) et références ?

Il serait trop long ici de faire l’historique des mouvements sociaux. En quelques mots, on peut dire qu’après le soulèvement démocratique et anti-soviétique des années 1989-91, le champ des luttes sociales a été occupé presque exclusivement par les syndicats, en premier lieu les nouveaux syndicats post-soviétiques. Et encore ces luttes ont-elles été très éparpillées et peu coordonnées sur tout le pays. Ce mouvement de défense des droits des travailleurs (pour le paiement des salaires surtout) atteint son apogée en 1998, avec le piquet permanent des mineurs devant le siège du gouvernement, le développement de « villages de tentes » protestataires dans plusieurs villes de Russie, et même des expériences de prise de contrôle par les salariés d’usines privatisées et pillées par les nouveaux propriétaires. Durant le premier règne poutinien, le mouvement s’est presque éteint. Ce n’est qu’au début de son second mandat, à la fin 2004 et surtout au début 2005 qu’on assiste à un renouveau exceptionnel des luttes, sans commune mesure de mon point de vue avec ce qui existait auparavant étant donné le nombre et la diversité des acteurs impliqués, ainsi que la nouveauté des formes d’organisation et de protestation.

Ces mouvements sociaux ne sont bien sûr pas coupés de l’époque soviétique. D’abord parce qu’un certain nombre de militants ont fait leurs classes pendant cette période. Ensuite parce que certains idéaux de l’Union soviétique perdurent, voire sont embellis par la perte, en particulier le modèle de protection sociale, la notion de justice sociale. Enfin, on retrouve dans les luttes d’aujourd’hui - c’est le paradoxe - des opposants convaincus du système soviétique, qui s’étaient battus pour l’abattre à la fin des années 80.

Quant aux modèles, comme il apparaît déjà clairement de mes propos antérieurs, il s’agit avant tout aujourd’hui de celui des Soviets, ces conseils d’autogestion et d’autoorganisation qui s’imposent comme une forme idéale de coordination, un lieu de ressaissement du politique. C’est vers le développement de ces Soviets que s’orientent les efforts de tous les groupes participants du processus FSR.

P.-S.

Carine Clément, membre du comité organisateur du FSR, directeur de l’Institut de l’action collective (www.ikd.ru), sociologue (ISRAN).


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