% ATTAC - Bruxelles 1 %

Grève générale historique ce vendredi 7 octobre 2005

Bravo aux grévistes

Arrêtons le processus de Lisbonne !

par Henri

C’est la première grève générale dans le pays depuis douze ans et c’est une réussite. C’était nécessaire.

Le secrétariat d’Attac Bruxelles 1 salue cette initiative et soutient les revendications des grévistes contre les restructurations, contre les licenciements, pour le maintien du système actuel des prépensions et pour celui du régime actuel de la sécurité sociale.

Mais la lutte se poursuit. On est loin d’en avoir fini. Surtout que derrière les mesures gouvernementales, on a une orientation européenne qu’on appelle le processus de Lisbonne.


L’enjeu de la grève est le maintien du système actuel de mise en retraite. La note gouvernementale de l’équipe Verhofstadt (VLD-MR-SP.a-PS) contient beaucoup de points différents. Mais l’aspect principal est l’abandon progressif des mécanismes de prépension.

Dans un premier temps, on va supprimer les dérogations permettant de partir en préretraite après 25 ans de service à 58 ans. On va appliquer strictement la loi qui n’autorise cette formule qu’à partir de 60 ans.

En second lieu, le gouvernement va encourager ceux qui travaillent au-delà de 60 ans jusqu’à l’âge légal de la pension.

Enfin, ceux qui recevront une mise en préretraite à la suite d’une restructuration d’entreprises devront rester à la disposition de la firme. Ainsi, si la société se redresse et recrute à nouveau, la direction pourra puiser dans les prépensionnés pour trouver la main-d’œuvre nécessaire.

On prête également au gouvernement d’aller petit à petit vers un régime où il faudra travailler pendant 40 ans avant de pouvoir partir à la retraite. Le système des pensions est bien dans l’œil du cyclone.

L’application des mesures prises à Lisbonne

En fait, ces décisions ne tombent pas par hasard. Elles interviennent en prolongement des conclusions tirées du sommet européen de Lisbonne en mars 2000, ce qu’on appelle le processus de Lisbonne. Selon celles-ci, l’objectif numéro un des responsables européens est de faire de l’Union européenne pour 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde »  [1].

Sur base de ceci, les quinze chefs d’Etat et de gouvernement ont misé tout sur un indicateur central, celui de porter le taux d’emploi, c’est-à-dire la part de ceux qui ont effectivement un emploi rapportée à la population âgée entre 15 et 64 ans, à 70% pour 2010. Au moment où ce chiffre est choisi, le rapport s’élève à seulement 61%.

Or, pour augmenter ce taux, il y a deux grands moyens. Primo, faire travailler ceux qui sont au chômage. Secundo, allonger la carrière normale des salariés. Les responsables vont jouer sur les deux tableaux.

Dans ce cadre, les quinze ont ajouté plusieurs dispositifs spécifiques au second point. Ils ont établi un indicateur particulier pour le taux d’emploi des personnes âgées entre 55 et 64 ans. Celui-ci doit être amené à 50% dans chaque pays pour 2010. Ensuite, au sommet de mars 2002 à Barcelone [2], les responsables européens ont décidé d’accroître de cinq ans l’âge effectif (par opposition à l’âge légal) de prise de la pension. Un peu partout en Europe, l’âge légal de la pension des femmes est passé aussi de 60 à 65 ans. Au nom de l’égalité entre hommes et femmes !

Dans chaque pays, cela a poussé le gouvernement national à prendre des mesures de réforme des pensions. En Allemagne et en France, cela a donné lieu à une opposition violente de la part des salariés, qui voient à juste titre dans ces mesures une dégradation des conditions de travail. Malheureusement, chaque combat s’est mené isolément, tous les partis de gauche ne se trouvaient pas derrière les grévistes, les dirigeants du pays ont tenu bon et les réformes ont été adoptées.

La Belgique est, sans doute, le dernier pays qui doit adapter, selon Lisbonne, son régime de retraite. Et ce n’est pas le plus facile. Car les gouvernements successifs ont abondamment utilisé les prépensions pour désamorcer les luttes sociales lors des nombreuses restructurations qui se sont déroulées aussi bien en Wallonie qu’en Flandre ou à Bruxelles. Avec pour résultat que la Belgique a le taux d’emploi des 55-64 ans le plus bas de l’Union : en 2000, c’était 25%. Et on doit arriver à 50% en 2010, selon Lisbonne.

En même temps, d’un autre côté, mener la bataille en faveur du maintien des prépensions peut, comme le « non » français et celui des Pays-Bas l’a fait pour le traité constitutionnel, donner un coup d’arrêt à cet ensemble de décisions antisociales prises dans la capital portugaise en mars 2000. La balle est, de ce point de vue, dans le camp des travailleurs belges. Mais il est peu pensable qu’ils réussissent sans l’appui des salariés des autres européens.

S’attaquer aux pensions pour dégrader les conditions d’emploi

Les organisations patronales sont derrière le processus de Lisbonne [3]. Elles l’ont inspiré et elles demandent sans cesse que les mesures soient strictement appliquées.

En fait, si on peut comprendre assez aisément qu’elles partagent l’idée d’axer toute la politique communautaire sur le principe de la compétitivité, qu’elles soutiennent aussi la hausse du taux d’emploi à 70% demande une explication supplémentaire. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, il y a effectivement la question du vieillissement de la population. Ceci signifie, dans tous les cas de figure, qu’il faudra prélever davantage sur la production pour payer les pensionnés (ou alors qu’on rémunère moins ceux-ci, ce qui est socialement plus difficile à faire passer). Le problème est qui va payer cette hausse. Les dirigeants d’entreprise exigent que les firmes ne soient pas pénalisées, au nom de la compétitivité. Voire même que les cotisations sociales soient réduites. Ce qui veut dire, en clair, que ce sont les salariés qui devront financer eux-mêmes le prélèvement supplémentaire. D’où aussi l’allongement de la carrière, ce qui permet de devoir ponctionner un peu moins sur la production. Mais au détriment de la vie des travailleurs, car ce sont eux qui feront les efforts supplémentaires.

Ensuite, sans doute plus important encore, le fait de faire passer le taux d’emploi de 61 à 70%, de faire travailler les salariés plus longtemps, de les rendre plus disponibles permet d’accroître l’offre d’emploi. Ce qui s’accompagne d’ailleurs avec les mesures pour obliger les chômeurs d’accepter n’importe quel poste proposé. Or, petite règle d’économie, lorsque l’offre est surabondante, le prix de la marchandise, ici le salarie, a tendance à diminuer et c’est plus intéressant pour la demande d’acheter. Même si cela signifie l’appauvrissement des travailleurs.

Regardons ce qui se passe en Allemagne, car cela va bientôt influencer la situation belge. Et là, on voit les grands groupes comme Siemens, Volkswagen, Mercedes (DaimlerChrysler), mener de vastes plans à la fois pour licencier, alors que le taux de chômage est le plus élevé de l’histoire du pays, pour allonger le temps de travail et pour les rémunérer moins. Déjà, en Belgique, les dirigeants des usines d’assemblage ont demandé aux ouvriers de diminuer les salaires de quelque 10%, au nom du fait qu’avec les mesures prises en Allemagne leurs unités sont plus concurrentielles que les belges. Or, ce sont les mêmes patrons qui demandent cela aux travailleurs belges et allemands : c’est la direction de Volkswagen, de Ford, d’Opel, qui mettent ainsi en compétition leurs ouvriers belges et allemands. Car, une fois la baisse des salaires acceptée dans notre pays, elles pourront de nouveau aller vers les salariés d’outre-Rhin et prétendre que les usines ne sont plus assez concurrentielles par rapport à la Belgique. Etc. C’est le risque de spirale infernale. Il n’y a plus de modèle social européen qui tienne, dans cette situation.

En même temps, si l’offre d’emploi est surabondante, les directions d’entreprise vont pouvoir aussi imposer des conditions de travail qui leur conviennent, à savoir plus de flexibilité : travail à temps partiel, intérimaires, horaire coupé, etc. C’est qui se passe maintenant en Allemagne.

Enfin, même si le lien n’est pas immédiat, les organisations patronales veulent progressivement remplacer le système des pensions publiques par un mécanisme privé. C’est dans leur intérêt, mais pas du tout dans celui du salarié. Car, au lieu d’avoir un prélèvement sur le salaire, ce qu’on appelle le salaire indirect, on aura une diminution des cotisations sociales et ce sera au travailleur de payer lui-même sa future pension avec son revenu habituel, comme s’il prenait une assurance sur la vie.

En outre, le paiement ne serait plus un droit, issu de nombreuses luttes ouvrières du passé, mais une rétribution prise sur le bénéfice des entreprises. Autrement, s’il n’y a pas de profit, pas de pension. Ou s’il y a faillite de l’organisme privé de pension, il n’y a plus de pension du tout. C’est ce qui s’est déjà passé pour les salariés d’Enron. Cette société, spécialisée dans la fourniture d’électricité et arrivée dans les vingt plus grandes firmes mondiales, a fait banqueroute à cause de pratiques spéculatives. Les travailleurs de l’entreprise ont perdu leur emploi. Puis, comme leur fonds de pension détenait surtout des actions dans Enron même et que ces titres ne valaient plus rien, ils ont perdu leurs économies de retraite. Plus de pension.

Beaucoup de grévistes ce vendredi affirmaient que leur action avait été organisée en fonction d’un choix de société. Ils ont parfaitement raison. On est effectivement à la croisée d’un chemin. Ou l’on continue avec le processus de Lisbonne, la compétitivité à outrance et la dégradation des conditions de vie et de travail, avec la détérioration du système de pension (et de sécurité sociale). Ou l’on prend une autre voie. Où avoir un emploi pour chacun est un droit. Où avoir un revenu décent est un droit pour tous. Où avoir une sécurité sociale et une pension convenable est un droit. Mais, pour cela, il faudra prendre la route de la lutte sociale et de la solidarité. Car seuls des salariés d’un pays ont peu de chances de réussir, là où les organisations patronales sont unies et où elles reçoivent le soutien actif des dirigeants européens.

Henri Houben

Notes

[1Conseil européen de Lisbonne, « Conclusions de la présidence », Lisbonne, 23 et 24 mars 2000, point 5.

[2Car, chaque année, au printemps, le sommet européen sert à évaluer où en est le processus de Lisbonne.

[3C’est le cas de l’UNICE, la confédération européenne des employeurs, qui regroupe les fédérations patronales des pays européens, comme la FEB pour la Belgique. C’est aussi le cas de la Table ronde des industriels européens, ce club de 45 patrons des plus grandes multinationales européennes.


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