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Sommet européen de printemps pour réviser la stratégie de Lisbonne

Avancer plus vite, mais pour aller où ?

par Henri

Le pire est-il passé ? Le très mal nommé pacte de solidarité entre générations a été voté en Belgique. Il est une application d’un processus plus large adopté au niveau européen, appelé la stratégie de Lisbonne. Mais sera-ce suffisant ? Rien n’est moins sûr.

Articles parus dans Angles d’Attac n°71, février-mars 2006.


Sommet européen de printemps pour réviser la stratégie de Lisbonne

Avancer plus vite, mais pour aller où ?

Le pire est-il passé ? Le très mal nommé pacte de solidarité entre générations a été voté en Belgique. Il est une application d’un processus plus large adopté au niveau européen, appelé la stratégie de Lisbonne. Mais sera-ce suffisant ? Rien n’est moins sûr.

Derrière une volonté affichée de créer davantage d’emplois et de meilleurs emplois, les autorités européennes ont repris en fait le projet patronal de rendre l’économie de l’Union plus compétitive et de tout sacrifier à cet objectif. Dans ce cadre, elles ont fixé, depuis le sommet de mars 2000 dans la capitale portugaise, l’indicateur central : obtenir un taux d’emploi de 70% en 2010 (contre 61% en 1999). Ce taux calcule le rapport entre les actifs et la population âgée entre 15 et 64 ans. Mais, dans les actifs, on compte tous ceux qui travaillent au moins une heure par semaine ou qui suivent une formation. Le taux d’emploi n’évalue donc pas une amélioration des emplois ou même une baisse du chômage, mais la hausse de ceux qui sont disponibles sur le marché du travail. Or, c’est bien ce à quoi les entreprises veulent aboutir dans leur recherche de compétitivité : augmenter l’offre de travail pour pouvoir puiser, pour chaque poste, les candidats qui demanderont les conditions sociales les plus basses et permettront à ces firmes de réaliser les bénéfices les plus élevés [1].

Or, les objectifs présentés à Lisbonne risquent de ne pas être atteints. Ainsi, une cible intermédiaire en ce qui concerne le taux d’emploi avait été établie pour 2005 : 67%. Mais, pour l’Union à 15, en 2004, ce rapport ne s’élève qu’à 64,7%. Et, pour les 25 Etats membres, il ne se chiffre qu’à 63,3%. On est loin du compte. En particulier, pour les travailleurs « âgés » (ceux qui ont entre 55 et 64 ans), il faudrait parvenir à 50% en 2010. Mais on arrive péniblement à 42,5% en 2004 et même 41% pour l’Union à 25 [2].

Un choix s’est donc posé aux responsables européens : renoncer aux objectifs du processus de Lisbonne ou accélérer le mouvement pour quand même essayer d’y tendre en 2010. Il n’a pas fallu longtemps à la Commission européenne et aux différents Etats membres, peu importe la couleur des gouvernements, pour opter pour cette seconde solution. On ira aux 70%, mais à une cadence supérieure que celle adoptée jusqu’à maintenant. Gare à la casse sociale !

Mais qu’est-ce qui bloque ainsi les autorités européennes pour développer une politique de l’emploi au service des entreprises ?

Il est symptomatique de constater que, sur ce point, la Commission, maître d’œuvre en ce domaine, reprend point par point l’analyse patronale, diffusée aussi bien par la Table ronde des industriels européens (ERT), qui regroupe quelque 45 présidents des plus grandes multinationales du continent, que par l’UNICE, la confédération patronale européenne. Or que disent celles-ci ? D’abord, il n’y a pas une réelle prise en main au niveau global (européen) de la stratégie. Ensuite, il y a trop d’objectifs et donc ceux qui sont centraux ne sont pas assez ciblés. Enfin et surtout, il y a un retard dans l’application des mesures par les différents gouvernements. Ceci est dû, entre autres, à la résistance sociale organisée contre les dispositions concrètes visant à allonger les carrières, à mener une chasse aux chômeurs, etc. Une opposition des travailleurs qu’aimeraient pouvoir briser les cercles patronaux.

Que fait alors la Commission ? Elle s’exécute. Difficile de ne pas voir aux ordres de qui cet organe non élu obéit. Mais, au sommet de mars 2006, il est quasi certain que les chefs des 25 Etats membres lui emboîteront le pas aisément.

En effet, il a déjà été décidé que la Commission prendra toute la stratégie de Lisbonne en main. C’est la priorité numéro un de José Manuel Barroso, son président. Lui-même est chargé officiellement de la mise en œuvre.

En second lieu, toutes les politiques socio-économiques sont désormais regroupées en une seule, autour des objectifs de Lisbonne. Ainsi, les rapports des grandes orientations de politique économique (GOPE), le pacte de stabilité économique par lequel des déficits budgétaires de plus de 3% du PIB [3] sont en principe interdits, l’achèvement du marché intérieur, les rapports sur l’emploi ou sur les pensions, tout cela est synthétisé dans un seul document et une seule direction valable pour trois ans (de 2005 à 2008). De cette façon, la volonté de modérer les salaires – objet de négociations actuelles entre patronat et syndicats en Belgique – est directement intégrée à la stratégie de Lisbonne. Tout est coordonné dans un souci d’efficacité pour rendre l’économie européenne – et surtout ses entreprises – plus compétitive face aux Etats-Unis et à l’Asie.

Deux indicateurs ont été retenus comme centraux pour la réalisation de cet objectif. Le premier est l’obtention d’un taux d’emploi de 70%. Le second est d’avoir 3% du PIB consacré à la recherche. Ceci réparti pour un tiers par les pouvoirs publics et pour deux tiers par le secteur privé. Mais il n’est nullement question d’imposer quoi que ce soit à celui-ci. Il faut mener des politiques d’incitation pour pousser les firmes à investir. Autrement dit, ce sont de nouveaux avantages fiscaux qui leur seront accordés.

Troisièmement, il y a un suivi plus effectif des plans d’action nationaux par les instances européens. Car les matières sociales demeurent officiellement des compétences des différents gouvernements. Dans la pratique, aussi bien l’emploi que les pensions sont soumis à une méthode ouverte de coordination. Cela signifie que des orientations et des lignes directrices sont définies à l’échelle européenne. Ensuite, chaque pays établit un programme d’application à son niveau et il s’y engage face aux autres Etats. C’est la pression des « pairs ». L’année suivante, une réévaluation des politiques générales et des plans nationaux est effectuée et ainsi de suite.

Mais ce mécanisme apparaît aujourd’hui insuffisant. La Commission veut aller plus loin. Cela signifie un contrôle plus strict vis-à-vis de chaque pays. Les autorités européennes veulent également introduire le benchmarking, c’est-à-dire la promotion du meilleur élève sur chaque point de la stratégie de Lisbonne avec l’incitation pour les autres de l’imiter. Concrètement, les Pays-Bas pourraient être propulsés comme modèle pour le système des fonds de pension privés, pour le développement du travail à temps partiel pour les femmes ou pour l’extension des agences intérimaires. Le Danemark servirait de référence pour la facilité des salariés à passer d’un boulot à un autre : un tiers d’entre eux change chaque année d’entreprise. La Grande-Bretagne et la Suède seront promues pour les privatisations et la libéralisation de certains services.

Déjà, les programmes de réforme nationaux contiennent de nouvelles avancées en ce sens. Certains pays affirment vouloir relever l’âge légal de la pension. C’est le cas de l’Allemagne qui passera progressivement à 67 ans à partir de 2012. D’autres pays ont décidé de pousser les handicapés, les invalides, les malades à travailler malgré tout. C’est le cas des Pays-Bas et des nations scandinaves.

Mais le plus intéressant est de voir que certaines Etats, qui ont déjà réalisé les objectifs de Lisbonne d’avoir un taux d’emploi de 70%, se fixent un palier supplémentaire. Ainsi, la Grande-Bretagne de Tony Blair est très explicite à cet égard : « Le Royaume Uni a déjà dépassé les trois cibles de taux d’emploi définis à Lisbonne [4]. (…) Le prochain défi pour le gouvernement est d’atteindre son propre objectif d’un taux d’emploi de 80%. Pour réaliser ceci, il faudra mettre au travail 2,5 millions de personnes supplémentaires. Cela pourrait inclure, par exemple, un million d’allocataires recevant des primes d’invalidité, 300.000 de parents vivant seuls et un million de personnes plus âgées. Ceci exige une réforme du système de bien-être axée sur l’amélioration de l’employabilité des gens et, de ce fait, de leurs vies, peu importe les circonstances »  [5].

Salariés ! Tant que vous avez un petit souffle de vie, vous devez le consacrer à travailler et ainsi à accroître la compétitivité des multinationales européennes. Voilà votre tâche et vous n’avez aucun droit d’y déroger. Tel est le slogan des autorités européennes et des différents Etats membres.

Que cela dégrade votre niveau de vie, que cela détériore votre situation familiale, que vous soyez obligés d’accepter des postes flexibles, précaires, mal payés, peu importe ! Vous devez accepter votre condition de soumis. Finie la société des loisirs, pour autant que vous ayez eu la possibilité d’y goûter, elle est désormais réservée à une minorité de grands actionnaires, de rentiers. Et pour cette poignée de privilégiés, il vous faudra tout sacrifier. La compétitivité l’exige ! Voilà le véritable programme social de Lisbonne. C’est pourquoi il faut le combattre.

Henri Houben

En marge du sommet européen des 23 et 24 mars 2006

Les pensions sont encore et toujours menacées

Une centaine de milliers de manifestants dans les rues de Bruxelles le 28 octobre 2005. Pour protester contre le pacte de solidarité entre générations, si mal nommé. En matière de solidarité, c’est plutôt l’inverse que cet accord impose. Puisqu’il maintient globalement les travailleurs plus « âgés » en poste et empêche ou frein les jeunes de postuler pour ces emplois.

En gros, trois grandes mesures ont été prises : la fin des préretraite à 58 ans, mais seulement à partir de 60 ans ; l’allongement du nombre d’années de carrière pour pouvoir bénéficier de cette prépension ; l’obligation pour les salariés de plus de 50 ans victimes des restructurations d’entreprises, de rester actifs et demandeurs d’emploi effectifs. La lutte menée en automne 2005 contre ce plan a permis d’ajouter des exceptions à la règle, notamment pour les travailleurs de la construction, ceux du métal, les conducteurs de train et ceux qui font la nuit.

Néanmoins, dans son programme de réforme national, déposé par le gouvernement belge pour appliquer le processus de Lisbonne, celui-ci écrit explicitement que son objectif est de « relever l’âge moyen de la sortie, moment auquel le travailleur quitte le marché du travail, à 62 ans »  [6]. Il ajoute : « Les régimes existants de prépension prévoyant l’âge de 58 ans disparaîtront au plus tard en 2010, à l’exception de ceux concernant les travailleurs de la construction en incapacité de travail et les travailleurs qui ont effectué des prestations de nuit pendant de nombreuses années »  [7].

La Commission européenne, elle, veut manifestement aller plus loin. Elle déclare que ce pacte est « un premier pas intéressant vers une augmentation du taux d’emploi des travailleurs âgés » . Mais les « mesures visant à élever l’âge de sortie du marché du travail devront faire l’objet d’une mise en œuvre vigoureuse et d’un suivi efficace »  [8]. Autrement dit, le plan va dans le bon sens. Mais il faudra le surveiller, voir s’il permet effectivement de hausser l’âge effectif moyen de la retraite à 62 ans. Et si ce n’est pas le cas, il faudra prendre de nouvelles mesures. Le dossier « prépension » ou « fin de carrière » est donc loin d’être terminé.

D’autant que la Commission vient de déposer un nouveau document pour dire que la situation du vieillissement de la population n’est pas convenablement résolu dans les plans nationaux actuels [9]. Il faudra prendre des mesures supplémentaires. Et la Belgique d’être à nouveau visée…

Henri Houben

Notes

[1Pour une analyse plus détaillée de ce mécanisme, voir Henri Houben, « Dossier prépensions », Angles d’Attac, n°69, décembre 2005. Dossier prépensions

[2European Commission, « Employment in Europe 2005. Recent Trends and Prospects », septembre 2005, p.261. L’emploi en Europe 2005

[3Le PIB ou produit intérieur brut calcule la richesse marchande créée en un an dans un pays.

[4Il s’agit du taux d’emploi général fixé à 70% pour 2010, celui pour les femmes de 60% et celui des travailleurs âgés de 50%.

[5Treasury Ministry, « Lisbon Strategy for Jobs and Growth. UK National Reforme Programme », octobre 2005, p.37. Texte du ministère

[6Chancellerie du Premier ministre, « Stratégie de Lisbonne. Programme national de réforme 2005-2008. Plus de croissance et plus d’emploi », Bruxelles 26 octobre 2005, p.42. Texte de la chancellerie

[7Chancellerie du Premier ministre, op. cit., p.45.

[8Commission européenne, « Passons à la vitesse supérieure : le nouveau partenariat pour la croissance et l’emploi », Communication de la Commission au Conseil européen de printemps, Bruxelles, 24 janvier 2006, chapitres par pays, Belgique, points 15 et 21. Texte de la Commission

[9European Commission, « The impact of ageing on public expenditure : projections for the EU25 Member States on pensions, health care, long-term care, education and unemployment transfers (2004-2050) », Report prepared by the Economic Policy Committee and the European Commission (DG ECFIN), European Economy, special report, n°1, 2006. Article de presse


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