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Article à paraître dans Angles d’Attac No72

Le Forum social mondial décentralisé de 2006

par François Houtart

En 2006, le Forum social mondial fut décentralisé : Bamako, Caracas, Karachi. Les deux premiers événements se déroulèrent en janvier et le troisième fut déplacé fin mars, à cause du tremblement de terre du Pakistan. C’est la première fois que le Forum social mondial se tenait en plusieurs endroits différents, avec à la fois des avantages et des inconvénients. L’avantage fut de mieux insérer des continents comme l’Afrique et l’Asie à l’intérieur du processus mondial. Le désavantage fut de déconcentrer assez fortement les thématiques sur des problèmes plus spécifiques aux diverses régions concernées.


Bamako

A Bamako, entre 15 et 20 000 personnes se rencontrèrent dans le Forum social mondial. Pour l’Afrique, ce fut un événement important, assez bien répercuté dans les moyens de communication, surtout de l’Afrique de l’Ouest. Evidemment, ce sont principalement des personnes de cette région du continent qui participèrent à l’événement, bien que des délégations importantes soient venues du Congo, de l’Afrique du Sud, de l’Afrique de l’Est et plus particulièrement du Kenya, où se tiendra en 2007 le Forum social mondial recentralisé. Nul doute que pour les Africains, ce fut une date importante : la reconnaissance formelle de l’importance de l’Afrique sur le plan mondial. La présence européenne fut importante, mais celle de l’Amérique latine et de l’Asie plutôt symbolique. Dans les différents séminaires et groupes de travail, les Africains ont exprimé de façon très claire leurs analyses et leurs objectifs et ils ont défini, non moins clairement, qui étaient les adversaires de leur développement.

Parmi les thèmes ayant reçu une attention toute particulière, il faut citer le problème de la migration, la question agraire et les femmes. Le premier sujet était évidemment crucial pour l’Afrique de l’Ouest, d’où proviennent le plus grand nombre des migrants vers l’Europe. De nombreux témoins des drames de la migration étaient présents. La question de l’économie rurale et en particulier le problème du coton pour l’Afrique de l’Ouest furent également envisagés de manière très précise et dans de nombreux séminaires. Comment revitaliser l’agriculture paysanne, face aux prix internationaux des produits agricoles et face à la concentration de la propriété ? Des exemples de résistance ayant eu des effets positifs ont été donnés. Enfin, les femmes, très présentes dans l’économie et la société africaine, avaient organisé des groupes de travail où elles exprimèrent leurs points de vue et leurs revendications.

Un jour avant l’ouverture du Forum social mondial, un groupe de près de 150 personnes, convoqué par le Forum mondial des Alternatives, le Forum du Tiers Monde, le Forum social malien et l’ONG Enda, s’était réuni pour étudier la question du passage de la conscience collective à la création d’acteurs collectifs. Cela s’est tenu un jour avant le Forum, pour respecter la Charte, faisant des Forums un lieu de rencontre et d’échanges et non pas de décisions et afin de ne pas alourdir le travail à l’intérieur du Forum et empêcher les personnes présentes de participer aux divers ateliers. Un appel a été lancé, contenant 10 points précis, répondant aux grands thèmes abordés généralement dans les Forums, afin d’essayer de donner un début de réponse aux problèmes de l’action et des stratégies. Ce n’était qu’un point de départ et le travail continuera par le biais de contacts internet et de groupes de travail d’ici le Forum de Nairobi.

Caracas

A Caracas, ce furent entre 70 et 80 000 personnes qui se réunirent. Il y eut de sérieux problèmes d’organisation, à cause notamment de la dispersion des lieux (ce qui fut également un peu le problème de Bamako). De nombreux thèmes furent abordés, comme dans l’ensemble des Forums mondiaux et il impossible de rendre compte de leur multiplicité.

Alors qu’au départ des Forums la méfiance des mouvements sociaux et des ONG vis-à-vis du politique en général était très grande, et pas toujours sans raison, l’importance du champ politique a acquis avec le Forum de Caracas un poids beaucoup plus considérable. Cela est dû essentiellement au changement du champ politique latino-américain. Un certain nombre de pays ont élu des gouvernements de gauche ou de centre-gauche, ce qui est un fait nouveau depuis le début des Forums sociaux. Une certaine conscience de l’importance du champ politique pour réaliser les transformations sociales a donc grandi, et l’élection d’Evo Morales en Bolivie en a été probablement l’élément symbolique principal. Le fait que le Forum se passe au Venezuela n’était évidemment pas sans importance pour une telle question. Certains avaient craint l’instrumentalisation du Forum par le Président Hugo Chávez. Celui-ci avait même proposé de quitter le pays pendant la durée du Forum, de manière à ne pas donner lieu à l’ambiguïté. Il aurait été étonnant cependant que l’on ne puisse pas tenir un Forum social mondial, précisément dans un lieu où des transformations sont en cours, allant dans le sens des revendications principales des participants. Il est évident que Hugo Chávez fut très présent. La réunion à laquelle il prit part fut organisée par les mouvements sociaux et non par le Forum, et c’est à la fin de ce dernier qu’il invita un certain nombre de participants à une discussion d’ensemble. Lors de son exposé, il mit en garde les Forums contre le danger de folklorisation et proposa qu’ils se transforment en organe d’action. Sur ce point, la grande majorité des responsables et des participants aux Forums ne furent pas d’accord, estimant que cela signifierait leur éclatement. Mettre d’accord plus de 4 000 organisations et mouvements sur un texte ou sur des campagnes est une chose quasiment impossible, sans parler des divisions idéologiques et des ordres de priorité très différents. Il faut donc que les Forums restent des points de rencontre, les plus pluralistes possibles, mais qu’en même temps ils se préoccupent de la construction des acteurs collectifs.

C’est là qu’entre en jeu l’Assemblée des mouvements sociaux. Ceux-ci émettent un document et proposent des campagnes. Le communiqué de l’Assemblée fut nettement plus cohérent que les précédents, dans un sens anti-capitaliste et de transformations à long terme. Les quatre campagnes proposées furent : la manifestation contre la guerre de l’Irak en mars 2006, des manifestations concertées auprès des sièges de la Banque mondiale et du FMI au mois de septembre, l’appui aux Russes pour la manifestation contre le G8 à St-Petersbourg et l’action internationale en faveur de l’eau comme patrimoine universel.

De nombreuses questions se posent par rapport à l’avenir des Forums. Il n’y a pas d’essoufflement dans la mobilisation et l’intérêt. En revanche il existe des problèmes pratiques d’organisation et de financement, des questions de fond concernant la manière de multiplier les acteurs collectifs et finalement les problèmes posés par les stratégies des adversaires pour essayer de casser l’élan, ce qui fait l’objet de discussions aux divers échelons des Forums et de leur organisation.


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