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Cinéma d’Attac à l’Arenberg

Bamako

Jeudi 16 novembre 2006 à 21h30

En grande avant-première jeudi 16 novembre à 21 heures 30, à l’Arenberg, l’un des meilleurs films jamais réalisés sur la dictature des institutions financières internationales :

BAMAKO

d’Abderrahmane SISSAKO

Dans l’arrière-cour d’un quartier populaire de Bamako, l’Afrique organise le procès du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale. Un faux tribunal, justifié par de vrais crimes. Un film événement.

Dès 20 heures 30, le débat :

« FMI : 60 ans, ça suffit… ! »

avec Virginie de RAMONET, responsable du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CDATM)

Où ? Cinéma Arenberg (26 Galerie de la Reine)

Durée : 120 minutes

Prix d’entrée unique : 6,6 euros (y compris pour le débat)


Revanche à « Bamako »

À un film, il faut de l’arrogance. Aucun tribunal n’instruit le procès des institutions financières internationales ? Abderrahmane Sissako va l’inventer : asseoir des magistrats professionnels derrière des tréteaux rehaussés d’une planche ; planter, devant, une barre de fortune risquant de s’affaisser sous le coude des témoins ; diviser en deux les équipes d’avocats conviés à ce défi –les uns porte-parole de la partie civile (la population africaine), les autres assignés à la tâche de défendre la Banque mondiale et le FMI.

Ce sera tout faux, ce sera tout vrai – tel un théâtre doublement à domicile, installé dans un quartier populaire de Bamako et au beau milieu de la cour où le cinéaste a grandi. Un faux procès, justifié par de vrais crimes : l’inhumanité avec laquelle le Nord étrangle le Sud, le cynisme avec lequel le FMI condamne l’Afrique à sa perte, favorise un capitalisme prédateur qui ne vise qu’à fabriquer « des profits à perpétuité ». Bamako, qui ambitionne d’« être la voix de millions de gens », convoque donc ici une justice un peu particulière.

C’est la trouvaille scénaristique du cinéaste pour montrer, par l’image, comment les politiques de rigueur imposées par l’Occident se font sentir jusqu’au plus quotidien de l’Afrique.

« AJUSTÉS »

Devant cette Cour improvisée, vont défiler toutes sortes de convoqués : surtout des anonymes, des « compressés », des « déflatés », des « ajustés », bref les victimes économiques des politiques d’austérité budgétaire inspirées par le Fonds Monétaire, la Banque mondiale et l’OMC.

Le poids de la dette (en vertu des intérêts de laquelle l’Afrique continue d’être paupérisée et mise à sac pour payer tribut à ses débiteurs), dont le remboursement absorbe 40% du budget du Kenya ou de la Zambie, revient comme un leitmotiv. Mais, le film (c’est sa gloire) évite le manichéisme de service : comme tout accusé, les institutions ont droit à leurs avocats. Ainsi, la diatribe ampoulée du défenseur du Sud (William Bourdon, spécialisé dans ce genre de causes) n’alimente guère la sympathie qu’on a à priori pour sa position, alors que le flegme pragmatique (et un rien condescendant) de la défense (Roland Rappaport, Mamadou Konaté) convaincrait presque de la bonne foi pragmatique des organismes financiers décriés.

Pas de risque cependant qu’on vire totalement de bord. Premier témoin à comparaître, Aminata Traoré, écrivaine et ex-ministre de la culture du Mali, aura par sa précision, sa ferme douceur, le « dépli » sûr et souple de sa pensée, façonné une conviction irréversible.

Emerge alors une hypothèse : juste est la cause qui fait parler juste. Loin des documentaires « compassionnels » sur l’Afrique, le film passe ainsi du rire à l’étranglement : les Africains paraissent sourds eux-mêmes à leurs propres sorts, confinés par l’Occident dans une espèce d’hébétude. Et en filmant des billets passant d’une poche à une autre, Sissako tient à montrer que la corruption à l’africaine n’est pas qu’un mythe.

DOUBLE VITESSE

Si le procès est fictif, son agencement est, quant à lui, réglé selon la norme : plaidoiries, citations de témoins, débats contradictoires, rappels à l’ordre du président, etc.

A quelques pas de là, Bamako continue à vivre : des femmes préparent la cuisine ; d’autres teignent des tissus ; un couple se marie ; un autre se sépare, incapable de soigner sa petite fille malade ; un homme agonise, faute de médicaments. L’avocat cauteleux de la défense (interprété par un habitué du barreau parisien connu des milieux du cinéma, maître Roland Rappaport dans un rôle savoureux de composition) achète à bas pris des lunettes Gucci.

C’est la première réussite du film, cette double vitesse, cette adjonction de rythmes antagonistes qui, dans l’espace resserré de la cour intérieure, ouvre sur de singulières et aléatoires dispositions : cohabitent dans le même plan l’avocat du FMI et une femme qui remplit un seau d’eau en l’écoutant distraitement ; derrière un juge passe un troupeau de chèvres ; des gosses apportent les dossiers sur la table du président ; une chanteuse part au travail sans un regard pour l’assistance.

Comment, dans une telle disposition, circule la parole ? Là encore, selon un double régime, et même un triple. Parole directe, immédiate, des témoins qui, selon qu’ils soient simples citoyens ou hauts responsables, livrent leur point de vue sans détour ; parole indirecte des magistrats, médiatisée par le langage juridique (plaidoirie un rien empruntée de certains avocats, roublardise d’autres…).

Et puis, troisième circulation, la course technique de la parole à travers les micros, qui la relaie pour d’autres auditeurs, qui ne siègent pas dans le public du tribunal, mais au-dehors, de l’autre côté du mur de la cour : au travers d’un haut-parleur qui relaie les débats jusque dans la rue animée, dont on ne peut être sûr qu’elle est indifférente.

Brio et brillance : le film de Sissoko emprunte à l’écriture de l’éloge et du blâme, convoque l’analyse (à travers l’insertion d’un improbable western africain mettant en scène le processus des régulations qui asphyxient l’Afrique), nourrit la réflexion sur l’injustice que la dette ajoute au sort déjà sursitaire des populations africaines, tout comme sur le rôle joué par la démolition des services publics dans la paupérisation chronique de l’économie.

QUE DIRE ?

Que dire, que montrer, que faire, que filmer en tant que cinéaste africain aujourd’hui ? Le Mauritanien Abderrahmane Sissako, qui a passé son enfance au Mali, propose donc (en un coup d’audace que le désespoir et la colère seuls autorisent) une forme jusqu’à présent plus répandue dans le cinéma hollywoodien qu’africain : le film de procès. Vu le contexte, on ne s’étonnera pas outre mesure que la parabole politique y prenne le pas sur le suspense.

Ce faux procès n’en cache pas moins un authentique dont la justice est l’enjeu, et qui concerne des millions de victimes spoliées et humiliées depuis des lustres par un Occident qui a remplacé la trique par les mécanismes non moins inexorables de l’économie capitaliste mondialisée.

Notez, le dispositif ancre le procès rêvé dans le réel : qu’ils soient dedans ou dehors, réduits à suivre les débats retransmis par des haut-parleurs, les Africains révèlent parfois une lassitude palpable à l’égard de ces palabres qui les dépassent, dont ils n’attendent rien. Comment s’étonner de leur méfiance du verbe ensorceleur lorsqu’on leur a déjà fait tant et tant de promesses ? Mais justement : il s’agit dans Bamako de libérer la parole, de dire ce que l’on a sur le coeur, de refuser qu’on vous fasse taire.

Aminata Traoré en tête, les témoins défilent. Pour dire que l’Afrique réclame des règles équitables, qu’elle n’a pas à payer une dette illégitime ne tenant pas compte du pillage de ses ressources et du viol de son imaginaire, qu’on lui a volé sa souveraineté, qu’on l’a obligée à privatiser ses services publics (la santé, l’école, l’eau), qu’on a dilapidé son argent et bradé son patrimoine. L’avenir d’une illusion : celle de la justice, celle des débats ouverts à la table des grands bourreaux de ce monde ; coups de poings contre la Banque mondiale, le FMI, le G8… Ou comment l’Afrique s’est laissée gruger en cédant une à une chacune de ses richesses.

Docu-fiction, Bamako est une remarquable parabole politique qui, l’air de rien, usant du mariage des genres, portera à son paroxysme l’utopie d’une accessible prise de conscience. Quoi de plus chimérique qu’un tel procès. Et quoi de plus réaliste que ce verdict que l’on ne connaîtra jamais. Dans sa ligne de mire : la mondialisation, gangrène d’un âge que l’on crut d’or ; celui d’une Afrique terre des colons. Une mondialisation inexorablement inhumaine, a fortiori déshumanisante.

UNIVERSALITÉ

Beau film altermondialiste –qui rappelle que les pays pauvres endettés sont plus pauvres aujourd’hui qu’il y a vingt ans–, Bamako parvient ainsi à rendre plausible ce que Sissako n’arrête pas de plaider à travers sa filmographie : « La création artistique est utile, non pas pour changer le monde, mais pour rendre l’impossible vraisemblable ».

Grâce à un récit qui mêle la parole politique et le geste quotidien, Sissako aère sa dramaturgie et fait de Bamako une œuvre universelle à l’incroyable puissance évocatrice, appuyée sur une mise en scène d’une très grande rigueur poétique.


SPIP