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Le sommet européen de Barcelone

En route vers le passé

par Henri

Les dirigeants des multinationales européennes ne sont pas contents. Pour eux, la construction d’une économie européenne en leur faveur n’avance pas assez vite. Il y a deux ans, le sommet de Lisbonne de mars avait donné les grandes orientations pour une telle politique. Mais, depuis lors, la réalisation de ces desseins est, selon eux, bloquée. Or, à Barcelone, les chefs d’Etat se rencontrent pour faire une évaluation des progrès accomplis depuis Lisbonne. Les présidents des multinationales européennes font donc le forcing.

Mais qu’est-ce que ce sommet de Lisbonne ?

Article paru dans Angles d’Attac, n°33, mars 2002, p.11-13.


Le sommet européen de Barcelone

En route vers le passé

Les dirigeants des multinationales européennes ne sont pas contents. Pour eux, la construction d’une économie européenne en leur faveur n’avance pas assez vite. Il y a deux ans, le sommet de Lisbonne de mars avait donné les grandes orientations pour une telle politique. Mais, depuis lors, la réalisation de ces desseins est, selon eux, bloquée. Or, à Barcelone, les chefs d’Etat se rencontrent pour faire une évaluation des progrès accomplis depuis Lisbonne. Les présidents des multinationales européennes font donc le forcing.

Mais qu’est-ce que ce sommet de Lisbonne ?

L’Europe de la Table ronde

Pour en discuter, laissons la parole à Morris Tabaksblat, président de la grande maison d’éditions anglo-néerlandaise Reed Elsevier. Jusqu’à novembre dernier, il était aussi le président de la Table ronde des industriels européens (ERT), ce groupe d’une cinquantaine de leaders de multinationales européennes qui ont une influence décisive sur les instances communautaires (1), mais il en est toujours membre. Son intervention est donc symptomatique des orientations que veulent donner les multinationales européennes à la construction de l’Union.

Tabaksblat souligne qu’il y a deux événements majeurs en Europe depuis dix ans : la signature du traité de Maastricht, qui a édifié politiquement l’Union et lancé la monnaie unique (l’euro), et le sommet de Lisbonne.

Il explique l’importance de ce dernier : « L’ordre du jour de Lisbonne a établi un équilibre entre les questions économiques et sociales, reconnu l’importance de l’entrepreneuriat. Cela doit être maintenu. Sans entrepreneurs et gens qui prennent des risques, il n’y a pas de croissance, ni d’emploi. Lisbonne était une déclaration politique impliquant un engagement socio-économique. L’industrie européenne a besoin que cet engagement soit honoré » (2).

Lisbonne avait pour objectif de créer en Europe l’économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde, c’est-à-dire rattraper et dépasser les Etats-Unis en la matière. Tout cela au nom de l’emploi. Mais laissons de nouveau le fin mot au patron de Reed Elsevier : « Les chefs d’entreprise européens veulent faire des affaires et ils veulent le faire en Europe. Mais l’Europe n’est pas une fin en soi. De nos jours, même pour les firmes relativement petites, l’Europe est notre tremplin pour conquérir les marchés mondiaux dans une économie globalisée. Mais cela doit être un tremplin efficace. La Table ronde des industriels européens, dont j’ai été le président, rassemble sur une base individuelle environ 45 dirigeants industriels qui partagent un intérêt commun dans la promotion de la compétitivité de l’Europe, parce qu’elle peut servir de base domestique forte pour les activités économiques. Souvent certains responsables européens ont tendance à négliger cette simple vérité : les firmes qui sont compétitives se comportent bien dans les affaires et le choix de l’endroit où elles veulent mener leurs activités dépend du maximum de rendement qu’elles peuvent en attendre. Si beaucoup d’entreprises restent collées à leur environnement local, d’autres - spécialement dans l’économie de la connaissance - sont plus libres de sélectionner le lieu où elles veulent concentrer leurs opérations. L’objectif réel du processus de Lisbonne est certainement d’assurer que, pour ces compagnies, qui constituent le fondement de la nouvelle prospérité, le meilleur choix, c’est l’Europe » (3).

On ne peut pas mieux exprimer la soumission complète des orientations de l’Union à celles des grandes multinationales européennes : construire une économie compétitive, où les entreprises européennes peuvent maximiser leurs bénéfices, et à partir de là, partir à la conquête du monde et, ainsi, battre leurs rivales américaines et asiatiques. On comprend aussi pourquoi Lisbonne est un tel jalon dans la construction européenne, selon les dirigeants de ces multinationales.

On saisit également le sens des décisions prises à ce sommet de mars 2000. Au nom de l’emploi (qui est la justification officielle des différentes mesures), les responsables européens ont adopté : 1. d’abaisser les coûts salariaux ; 2. de relancer une politique active de l’emploi, en mettant les chômeurs au travail ; 3. de relever l’âge de la pension à 65 ans pour tous et de combattre les dispositions en faveur de la préretraite ; 4. de diminuer les impôts pour les entreprises ; 5. de favoriser les fonds de pension privés qui captent l’épargne populaire pour la fournir aux entreprises nouvelles, en particulier dans les technologies de l’information ; 6. de libéraliser, c’est-à-dire dans les faits privatiser, certains secteurs « publics » comme les télécoms, les transports, la poste et l’énergie, et de limiter très strictement les aides d’Etat aux firmes ; 7. d’orienter l’enseignement vers le besoin des entreprises (4). Ce sont toutes des mesures qui favorisent la création d’une base compétitive en Europe. L’emploi n’est qu’un justificatif. Il n’est en rien assuré.

Accélérer à Barcelone

Les patrons européens sont donc des partisans acharnés du processus de Lisbonne. Mais ce dont ils se plaignent, c’est du retard pris en matière de réalisation. Ainsi, ils formulent cinq griefs : 1. le brevet communautaire, qui permettrait à une firme de déposer une innovation dans un seul pays de l’Union et non dans les quinze, est toujours bloqué ; 2. la possibilité d’avoir un marché du travail hyper-flexible, où les firmes peuvent à leur guise licencier et embaucher, n’est pas assurée ; 3. la création de fonds de pension privés partout en Europe n’est pas encore développée ; 4. la libéralisation et la privatisation complète du secteur de l’énergie et celui des postes sont freinées ; 5. l’enseignement n’est pas encore entièrement tourné vers les besoins des entreprises privées (5).

C’est l’enjeu du sommet de Barcelone : prendre les mesures adéquates pour satisfaire ces desiderata. Le projet de la Commission va clairement dans ce sens. Dans sa note préparatoire pour le sommet, elle identifie, comme par hasard, les mêmes problèmes que les dirigeants des multinationales : « Quelques déceptions doivent aussi être déplorées, telles que le brevet communautaire, les services financiers (6), l’énergie (...), domaines dans lesquels les délais fixés par le Conseil européen pour l’obtention d’un accord n’ont pas été respectés et où les progrès n’ont pas été suffisamment rapides » (7).

Et la Commission s’exécute.

D’abord, elle va accentuer la flexibilité du marché du travail. Elle veut promouvoir des incitants pour que les chômeurs acceptent les emplois offerts et pour que les travailleurs âgés ne partent pas en pension. Ceci va être couplé par une gestion plus stricte des allocations.

Ensuite, la Commission avance une programmation des libéralisations des secteurs « publics » : pour 2003, ouverture pour le fret ferroviaire ; 2004, réalisation du « ciel unique européen » (transport aérien) et ouverture de l’énergie pour les clients industriels ; 2005, la même chose pour les particuliers ; 2006, deuxième phase d’ouverture pour les services postaux ; 2008, libéralisation complète du fret ferroviaire ; 2009, possibilité de la même chose pour la poste (8). Sans compter que la deuxième phase d’ouverture pour les chemins de fer doit être établie ou confirmée à ce sommet de Barcelone. Dans le même esprit, le brevet communautaire devrait être adopté pour 2003.

L’unification des marchés financiers devrait être accomplie pour 2003 pour les valeurs mobilières (titres comme actions et obligations) et pour 2005 pour l’ensemble. Les directives en faveur des fonds de pension privés devraient être adoptées pour fin 2002 (9).

Enfin, la Commission veut accroître les dépenses de recherche. Elle va également proposer, en 2002, une stratégie pour mieux intégrer les universités, la recherche et les entreprises (10).

Autrement dit, les responsables européens répondent favorablement aux desiderata de l’ERT. Elles exécutent ni plus ni moins ses demandes. Elles accélèrent donc le processus.

Le bonheur des uns fait le malheur des autres

Ces mesures ne sont pas seulement antidémocratiques, car prises sous l’influence ou parfois même dictées par des organisations patronales. Elles ont également des conséquences sociales dramatiques.

Les premiers visés sont les travailleurs des services publics qui voient leurs fonctions changées. Au lieu de servir le public en maintenant une liberté d’accès à tous, ils doivent subitement devenir plus efficaces pour assurer à leur entreprise, devenue privée, d’être la plus compétitive possible et aux actionnaires, comme le dit ouvertement Tabaksblat, d’avoir les rendements les plus élevés. Le statut de fonctionnaire, avec garantie d’emploi par exemple, disparaît pour ces salariés. Et les usagers perdent des services jugés peu rentables par ces dinosaures de la compétitivité.

Mais c’est dans le domaine de l’emploi que les changements sont les plus frappants. Les emplois à plein temps à durée indéterminée, qui devraient être les emplois normaux de tous, sont supprimés au profit de toutes sortes de contrat précaire. Ainsi, de 1991 à 1999, la création d’emplois, dont se vantent les responsables européens, s’est traduite par la destruction de 4 millions d’emplois à temps plein au profit de 6,5 millions de temps partiel (11). Soit un solde net de 2,5 millions d’emplois. L’emploi atypique, qui désigne toutes ces formes de contrat temporaire, intérimaire, à temps partiel, etc., est, selon les dires mêmes de la Commission, « de plus en plus courant et représente maintenant 29,8% de l’ensemble des contrats (contre 29% en 1999) » (12). Ce n’est pas pour rien que dans les enquêtes effectuées par différents organismes, le stress, la fatigue, l’intensification du travail arrivent en premier lieu des plaintes des salariés.

Le nombre de gens engagés dans l’année en cours sur l’emploi total, qui indique le renouvellement continuel des postes, est passé de 14,8% en 1995 à 16,4% en 2000. Mais la Commission veut le comparer aux 30% obtenus aux Etats-Unis (13). Comme l’affirme Tabaksblat : la flexibilité consiste à la fois pouvoir licencier quand on veut, pour pouvoir embaucher quand on en a besoin (14). Ce n’est pas la modernité. C’est le retour au XIXème siècle.

Ainsi, ce qui favorise les multinationales, ce qui leur permet d’être plus compétitives, d’assurer à leurs actionnaires des profits plus élevés et ce qui est soutenu par le processus de Lisbonne est ce qui détruit la santé physique, morale, nerveuse, psychologique des salariés. C’est pourquoi Attac Bruxelles s’associe à toutes les initiatives pour protester contre le sommet européen de Barcelone qui va accroître la charge de travail des salariés, les mettre dans un inconfort croissant et démolir les bases du service public ainsi que celles de la sécurité sociale.

Henri Houben

(1) Voir à ce sujet Serge Cols, François Gobbe, Henri Houben et Anne Maesschalk, L’Europe de la Table ronde, brochure Attac Bruxelles, Bruxelles, 2001, et Observatoire de l’Europe industrielle, Europe Inc. Liaisons dangereuses et milieux d’affaires européens, Agone éditeur, Marseille, 2000. (2) Morris Tabaksblat, « The Maastricht Inheritance », discours prononcé à l’European Connection Conference, à l’occasion du dixième anniversaire de la signature du Traité de Maastricht, 5 février 2002. (3) Morris Tabaksblat, op. cit. (4) Voir Henri Houben, « L’enjeu du sommet de Barcelone », Angles d’Attac, n°32, février 2002, p.11. (5) On peut retrouver ces points tels quels dans le message adressé par l’ERT : ERT, « Will European Governments in Barcelona keep their Lisbon promises ? », février 2002. (6) C’est-à-dire en premier lieu les fonds de pension privés et l’unification des marchés financiers sur le continent. (7) Commission européenne, « La stratégie de Lisbonne - Réussir le changement », Communication de la Commission au Conseil européen de printemps de Barcelone, 15 janvier 2002. (8) Commission européenne, op. cit., p.8-9. (9) Commission européenne, op. cit., p.25. (10) Commission européenne, op. cit., p.27. (11) Calculé à partir de L’emploi en Europe 2000. (12) Commission européenne, « Projet de rapport conjoint sur l’emploi 2001 », 12 septembre 2001, p.33. (13) Commission européenne, « Plan d’action de la Commission en matière de compétences et de mobilité », Bruxelles, 8 février 2002, p.26. (14) Morris Tabaksblat, op. cit.


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