% ATTAC - Bruxelles 1 %
Accueil > Articles et documents > Europe > L’invitation au voyage dans cinquante ans d’histoire européenne

Spécial Traité de Rome

L’invitation au voyage dans cinquante ans d’histoire européenne

par Henri


« Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté »  [1]. C’est ainsi que les dirigeants européens présentent les cinquante ans qui nous séparent de la signature du traité de Rome en 1957. Tout n’est aussi que continuité depuis le projet initial. Les pères fondateurs auraient initié l’Europe ultralibérale que nous connaissons aujourd’hui. Avec la fondation du fameux « modèle social ».

En réalité, tout cela appartient à la mythologie, bien orchestrée par les ténors de la communication européenne.

Le libéralisme des années 50

Le projet de création d’un marché commun entre la France, l’Allemagne, l’Italie et le Bénélux est d’essence libérale. Mais le contexte dans lequel il s’inscrit est différent de celui qui sévit à l’heure actuelle.

A ce moment, les économies sont repliées sur elles-mêmes. Il y a de fortes régulations nationales en matière monétaire (les taux de change sont fixes), financière et économique. L’énergie, par exemple, est soit nationalisée, soit contrôlée strictement par les pouvoirs publics. Même chose pour les marchés financiers.

Les luttes sociales, les conséquences du krach de 1929, le fascisme des années 30, la guerre mondiale et le développement d’un camp socialiste ont engendré une protection sociale forte, symbolisée par l’apparition d’un système de sécurité sociale développé. Celle-ci préexistait donc à la naissance de l’Europe et n’en est nullement une conséquence.

Le traité de Rome apparaît, sur ce point, suivant un double objectif : celui de l’élite technocratique, liée au milieu des affaires, de reprendre la main sur le plan socio-économique ; celui de construire une Europe politique sur base d’une intégration économique.

Il est incontestable que ces deux buts sont toujours d’actualité.

D’un côté, l’accord de 1957 impulse une société libérale. Comme tout est cloisonné, il commence par faire sauter ce qui est le plus évident : les barrières douanières entre Etats. Ce n’est que le début d’une libéralisation qui va prendre une ampleur tout à fait différente par la suite. Mais c’est un début indispensable.

De l’autre côté, il y a la volonté de bâtir une Europe fédérale. Une perspective qui semble abandonnée aujourd’hui. Mais il n’en est rien. Guy Verhofstadt, Premier ministre belge, vient de publier un livre dont le titre est en lui-même révélateur de ses intentions : les Etats-Unis d’Europe [2]. Et les hommes politiques allemands ne cessent de parler de noyau dur, pour expliquer qu’il faut constituer un centre politique dans l’Union européenne [3].

Néanmoins, la construction européenne n’a pas déroulé son fil d’une façon continue. L’orientation communautaire ne s’est pas imposée d’emblée.

Ainsi, ce n’est pas le traité de Rome, mais un arrêt de la Cour de Justice, daté de 1964, qui va définir la priorité du droit européen sur les lois nationales. En effet, un actionnaire privé va déposer plainte au niveau européen de la nationalisation du secteur énergétique en Italie. La justice européenne lui donne raison, invoquant la violation des accords européens. Dans son arrêté, elle déclare : « le traité de la CEE a institué un ordre juridique propre intégré au système juridique des Etats membres (…) et qui s’impose à leur juridiction »  [4].

Cela ne va pas empêcher le général de Gaulle, élu président en 1958, de pratiquer une politique nationaliste, n’hésitant pas à pratiquer la politique de la chaise vide quand l’Europe menace les agriculteurs français. Cela va durer six mois, le temps d’adopter ce qu’on a appelé le compromis de Luxembourg. Celui-ci permet à un pays d’émettre un veto sur toute décision qui mettrait en jeu des intérêts très importants le compromettant. En fait, cette clause sera très peu utilisée par la suite.

Le patronat européen appuie la création européenne. Il profite de l’abolissement progressif des douanes. Mais il privilégie une approche nationale. L’UNICE, la confédération patronale européenne créée en 1958, adopte cette stratégie. Ce qui la rend peu visible et relativement peu active au niveau européen avant les années 90.

Quant au « modèle social », il n’est pas remis en cause. D’abord, les réformes économiques ne sont pas suffisantes pour l’attaquer de front. Mais on en voit déjà les prémices dans l’arrêt judiciaire de 1964 : les services publics sont dans le collimateur. Ensuite, différentes luttes nationales, notamment en France et en Italie à la fin des années 60, assurent de nouveaux avantages pour les salariés.

Les quatre piliers de la rupture

Qu’est-ce qui va changer ?

D’abord, la crise économique éclate en 1973. Le quadruplement des prix du pétrole est l’élément déclencheur. Mais la cause est plus profonde. Dans de nombreux secteurs, il y a surproduction, surinvestissement relatif. Les profits chutent. Le patrimoine financier des plus fortunés s’effondre. Il faut de nouvelles politiques pour restaurer leurs bénéfices et leurs avoirs.

Ensuite, suite à cela et représentant les intérêts des fractions les plus riches de la population, le courant conservateur et ultralibéral s’impose aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Sa politique économique consiste à casser les services publics, à démonter les organisations syndicales, à supprimer les dépenses sociales et à orienter la distribution des richesses vers les ménages les plus aisés. Le modèle social est mis à mal. En même temps, les marchés financiers sont libéralisés.

L’Union européenne, qui n’a jamais endossé réellement les politiques keynésiennes de relance économique par l’Etat, les laissant aux Etats nationaux, va surfer sur cette vague néolibérale.

Puis, la chute de l’URSS et du « camp socialiste » va avoir deux effets majeurs en Europe. Primo, elle supprime l’adversaire idéologique numéro un. Dans ces conditions, l’économie de marché ou ce qu’on appelle comme telle est la seule possible. Il faut donc en accepter toutes les conditions, y compris en matière sociale. C’est du moins ce que disent les dirigeants de la planète, dont ceux de l’Union européenne.

Secundo, l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis de l’Europe change. Washington devient de fait la première puissance, apparemment incontestée, du globe. Pour la Maison Blanche, il peut exister une communauté économique européenne, mais non une Europe politique réellement constituée. Elle voit négativement le développement de certains projets européens comme celui d’une armée indépendante de l’OTAN.

Parallèlement, n’étant plus directement sous le parapluie américaine, l’élite européenne défend justement une autonomie plus grande. D’où la nécessité d’avoir cette Europe politique.

L’Europe de la Table ronde

La création en 1983 de la Table ronde des industriels européens (ERT), regroupant quelque 45 patrons des grandes multinationales européennes, est le quatrième élément de la rupture. Il est intéressant de rappeler que cet événement a été suscité par la Commission européenne elle-même. Le jour de l’inauguration, deux commissaires étaient d’ailleurs présents, dont le vicomte Etienne Davignon, alors vice-président de la Commission. Davignon rejoindra les rangs de l’ERT en tant président de la Société Générale de Belgique. Mais il ne sera pas le seul.

Grâce à ses contacts privilégiés avec la Commission, mais aussi les Etats membres, l’ERT impose rapidement son agenda.

Premier projet : l’achèvement du marché intérieur. C’est la continuation de l’idée de 1957. Mais, comme le traité de Rome initie le mouvement avec l’abolition des barrières douanières, la proposition du président de Philips, Wisse Dekker, membre de l’ERT, vise à supprimer les autres obstacles à la libre circulation des marchandises et des capitaux. Elle est reprise comme telle par la Commission et est adoptée sous le nom d’Acte unique.

Ensuite, l’ERT prône l’unification monétaire dans la perspective du grand marché intégré. Elle crée en 1987 une association pour ce faire : l’AUME, Association pour l’unification monétaire européenne. Cela aboutit au traité de Maastricht avec son pacte de stabilité qui sera si douloureux pour les salariés et les services publics.

Mais l’ERT ne s’arrête pas en si bon chemin. Elle veut une structure politique à l’Europe. Dans son rapport de septembre 1991, Remodeler l’Europe, elle précise : « La crise de 1990 au Moyen-Orient a montré la difficulté de transposer nos avancées techniques et économiques sur la scène politique : là réside le paradoxe de l’Europe, géant économique mais nain politique. L’absence de procédures, d’institutions et de principes directeurs lui a ôté toute efficacité. L’Europe avait des intérêts en jeu dans le Golfe, et des idées sur ce qu’il convenait de faire. Il suffit de voir la rapidité de riposte de la Communauté sur des aspects strictement économiques, comme les sanctions commerciales. Mais lorsque la question du recours à la force s’est posée, l’Europe ne disposait ni des mécanismes décisionnels, ni des moyens qui lui auraient permis d’intervenir. C’est une illusion de croire qu’une telle inefficacité politique n’est pas préjudiciable à nos autres réalisations. Il est aujourd’hui anachronique de prétendre que la Communauté peut régler les questions économiques de façon satisfaisante tout en laissant à d’autres la gestion de sa politique étrangère. Les industriels n’ont certainement pas vocation à tirer des plans dans ce domaine, mais ils sont tout à fait habilités à souligner les besoins et à attirer l’attention sur les dangers »  [5].

Cette longue citation montre l’intérêt du patronat européen dans la constitution d’une Europe politique, mais à sa botte. Ses vœux seront exaucés avec la création de l’Union européenne qui ajoute au pilier économique déjà bien en place deux nouveaux terrains communautaires : la politique extérieure et la sécurité intérieure.

Enfin, l’ERT va mettre tout son poids pour orienter la politique européenne vers l’adoption d’un nouvel axe stratégique majeur, celui de la compétitivité. Ce qu’elle obtiendra au sommet de mars 2000 à Lisbonne.

Avec l’intervention de l’ERT, la direction prise par l’Union européenne est clairement libérale et propatronale, même si les dirigeants européennes appartiennent au courant social-démocrate ou à d’autres familles.

L’état de l’Union

Le résultat en est catastrophique pour les simples citoyens.

Le chômage complet touche 14,5 millions de personnes dans l’Union à 15. Soit 8% de la population active. Le temps partiel occupe 35 millions de salariés, surtout des femmes. 60% des emplois créés dans l’Union depuis le début du processus de Lisbonne sont des temps partiels.

Les services publics sont démantelés. Avec comme conséquence : le prix de l’énergie explose ; des services postaux habituels ne sont plus assurés…

Les restructurations de firmes se succèdent les unes aux autres. Après la faillite de la Sabena, la perte de 3.000 emplois à Ford Genk, la suppression de 2 à 3.000 postes à Volkswagen Forest, c’est au tour d’Airbus d’être passé à la moulinette. Ici, on est même au cœur d’un secteur d’avenir : l’aéronautique.

La part des coûts salariaux (ce que reçoivent les salariés de façon directe et indirecte) dans le produit intérieur brut (PIB), qui estime la richesse marchande créée, est passée de 75,3% en 1981 à 66,2% en 2006 [6]. Ce qui signifie que les actionnaires et dirigeants des entreprises reçoivent a augmenté fortement.

Et parallèlement, leurs avoirs ne cessent de grimper. Les gens qui possèdent des actifs financiers de plus de 800.000 euros sont au nombre de 2,8 millions. Soit environ 0,2% de la population totale (avec la Russie). Ensemble, ils possèdent un patrimoine financier (donc sans l’immobilier) de quelque 7.500 milliards d’euros [7].

Cela représente environ 75% du PIB européen. Autrement dit, on pourrait arrêter la production européenne durant neuf mois et faire vivre l’ensemble de la population de l’Union grâce à cette fortune financière. C’est dire le niveau de richesse atteint par cette élite.

Les dirigeants européens affirment : « Nous, Européens, sommes fiers de ce que nous avons réalisé »  [8]. On voit pourquoi, et surtout pour qui.

Henri Houben

Notes

[1Charles Baudelaire, « L’invitation au voyage », dans Les fleurs du mal, éditions Librairie générale française, Paris, 1972, p.74.

[2Guy Verhofstadt, Les Etats-Unis d’Europe, éditions Luc Pire, Bruxelles, 2006.

[3C’est le cas de Wolfgang Schaübble, responsable de la politique étrangère pour la CDU, et de Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères.

[4Klaus-Dieter Borchardt, L’ABC du droit communautaire, Communautés européennes, 2000, p.23.

[5ERT, Remodeler l’Europe, Bruxelles, septembre 1991, p.58.

[6European Commission, Economie européenne. Annexe statistique, Automne 2006, p.97. Statistiques économiques européennes

[7Capgemini & Merrill Lynch, World Wealth Report 2006, p.5 : Convertis en euros au taux de 1 euro pour 1,25 dollar. World Wealth Report 2006

[8Présidence allemande de l’Union européenne, 50ème anniversaire de l’Union européenne, p.2. 50ème anniversaire


SPIP