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Sociaux-démocrates et flexicurité

La nouvelle guerre des deux roses

par Henri

Le combat contre la flexicurité est certainement celui de nombreux militants socialistes. Mais l’est-il de leur direction ? A voir les prises positions officielles de la plupart des partis socialistes et de son organe européen, on peut en douter. C’est même le contraire, au grand plaisir des organisations patronales.


Les sociaux-démocrates [1] sont des partisans acharnés de la flexicurité. Et pour cause : le terme a été utilisé pour la première fois en 1998 aux Pays-Bas pour expliquer l’accord entre gouvernement, patronat et syndicats, alors que le Premier ministre est le travailliste Wim Kok [2] ; le second cas emblématique est celui du Danemark de 1993 à 2001, alors que Poul Nyrup Rasmussen en est le Premier ministre et en même temps président du parti social-démocrate local.

Aussi n’est-on pas très surpris de lire dans la contribution du PSE, le parti socialiste européen qui regroupe toutes les forces sociales-démocrates de l’Union, au débat sur la flexicurité : « La flexicurité représente un concept innovant qui doit être sérieusement pris en compte, car très approprié pour renouveler nos sociétés de bien-être »  [3] ?

Mais on peut y déceler davantage. Les sociaux-démocrates voient dans ce principe l’occasion d’à la fois moderniser le modèle social européen et de proposer un nouveau visage au réformisme doux [4].

Refonder l’Europe sociale

On retrouve cette volonté de changement chez des travaillistes britanniques comme Anthony Giddens, l’idéologue de Tony Blair, qui a développé le concept de troisième voie pour expliquer qu’ils acceptaient totalement l’économie libérale, mais pas la société de marché. Une façon d’adapter le thatchérisme à la sauce sociale. Mais ce sentiment est partagé largement dans d’autres pays comme en France.

Ainsi c’est l’objet du livre de Bernard Gazier, économiste du travail qui a collaboré avec les instances européennes sur les « marchés transitionnels » (c’est-à-dire ces étapes dans la vie où l’on change d’emploi, où l’on passe du chômage à la formation et de celle-ci à un poste, etc.). Le titre de cet ouvrage est évocateur : « Vers un nouveau modèle social ».

Son objet est tout aussi clair, puisque dès les premières pages, on peut lire : « La vieille social-démocratie européenne est à bout de souffle d’abord parce qu’elle manque de projet »  [5]. Il faut un nouveau programme qui, en fait, émerge déjà à partir de l’exemple des pays nordiques (surtout le Danemark). Le terme de flexicurité est central. Bernard Gazier écrit : « Ce nouveau modèle social-démocrate repose sur une redéfinition de l’objectif traditionnel du plein-emploi. D’abord, il s’agit d’un plein-emploi « socialement soutenable »  [6]. Qu’est-ce que cela signifie ? Que le plein-emploi traditionnel basé sur les contrats à durée indéterminée et occupant le salarié environ 40 heures par semaine n’est plus possible. Ce qui est « socialement soutenable », ce sont les emplois à temps partiel, les postes temporaires... Bref, la flexibilité telle que l’exigent les dirigeants d’entreprise. La touche social-démocrate est de rendre celle-ci acceptable en y incluant quelques garanties sociales pour les travailleurs pris dans cet engrenage. On est au coeur du projet de flexicurité.

Ainsi, la modernisation du droit du travail n’est pas un projet anodin parmi les innombrables plans portés par la Commission européenne. Il s’agit de refonder le compromis social au sein de l’Union. L’ancien « pacte » keynésien (souvent appelé fordien) était d’assurer une croissance de la productivité en échange d’une hausse régulière des salaires et d’une politique économique d’intervention étatique. Aujourd’hui, dans un capitalisme mondialisé, c’est la compétitivité qui prime : il faut pouvoir produire à moindre coût et être adaptable rapidement face aux changements du marché. Mais, pour que cela soit socialement accepté, il faut accorder quelques avantages aux salariés. La flexicurité serait ce nouvel accord social, du moins selon ses partisans.

Les sociaux-démocrates ajoutent que ce compromis est essentiel aux performances économiques, car l’adhésion populaire permettra à la fois un surcroît d’activité de la part des salariés et le recul des arrêts de travail. Ils se présentent ainsi comme les interlocuteurs essentiels pour réaliser ce projet. Dans ce cadre, Poul Nyrup Rasmussen, devenu président du PSE, et Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne, ont avancé un document qui sert de référence aux mandataires sociaux-démocrates de l’Union : « La nouvelle Europe sociale ».

La nouvelle loi de la gravitation universelle de l’économie

Comment essaient-ils de convaincre les travailleurs et les syndicats de reprendre leur approche ? Par trois moyens fondamentaux.

Primo, ils prennent le système socio-économique en place, à savoir le capitalisme, comme une donnée incontournable, inébranlable, que l’on ne peut changer et qu’il faut donc accepter comme telle dans tous ses détails. La plupart du temps, il n’y a plus aucune discussion sur la manière grâce à laquelle l’économie fonctionne. Fini le temps des remises en cause, même timides, du capitalisme.

En fait, tous reprennent en coeur les arguments avancés par Anthony Giddens, le promoteur de la « troisième voie », base du programme de Tony Blair en Grande-Bretagne. Celui-ci veut sortir les sociaux-démocrates de leur soutien « honteux » au système capitaliste : « Une économie de marché qui réussit engendre une bien plus grande prospérité que n’importe quel autre système. En effet, il n’y a pas d’autres régimes rivaux en place aujourd’hui, à l’exception de quelques résidus d’économies post-socialistes. Une raison principale du succès économique du marché est que les mécanismes de celui-ci fournissent des signaux continuels aux producteurs, marchands et consommateurs. Des économies planifiées ne sont pas capables de répondre à ces ajustements perpétuels »  [7]. Dès lors, « lorsque personne ne connaît d’alternative viable à l’économie de marché, présenter les entreprises sous leur aspect démoniaque n’a aucun sens »  [8]. C’est la version sociale-démocrate du grand slogan de Margaret Thatcher : TINA, There Is No Alternative (Il n’y a pas d’alternative).

Dans le document officiel Rasmussen-Delors présenté au 7ème Congrès du PSE à Porto les 7-8 décembre 2006, on peut lire des accents semblables : « Nous croyons en la concurrence équitable, libre et transparente entre les entreprises sur le marché unique. Celui-ci a constitué et constitue encore une source importante de nouveaux profits et de création d’emplois »  [9].

En soulignant le caractère presque sacré de l’économie de marché (en fait, capitaliste), les sociaux-démocrates éliminent du débat toute solution économique alternative. Il faut, selon eux, partir de la situation objective amenée par la mondialisation, le progrès technique, le vieillissement de la population, etc., et en tirer les conclusions. Ils écartent ainsi évidemment un pan important de la discussion chez les adversaires du néolibéralisme.

Et, en fait, c’est à tort. Car c’est du revers de la main, sans approfondir, qu’ils le font. Alors qu’il y aurait bien à dire sur les succès de la soi-disant « économie de marché ». Sur le plan purement économique, les plus grandes réussites sont pourtant des économies dont le marché représente un aspect soit marginal, soit secondaire. Il s’agit de l’URSS des années 20 au début des années 70, de la Chine depuis 1949 et de pays est-asiatiques dont le rôle des pouvoirs publics est essentiel dans la croissance [10]. Ce sont ces Etats qui ont connu objectivement les taux de prospérité les plus élevés. Il faut parfois le rappeler.

Tout contre le néolibéralisme

En second lieu, les sociaux-démocrates ont un art pour présenter leur position comme le résultat d’une alternative entre un point de vue libéral et le leur. Ainsi, d’abord, ils focalisent la discussion sur cet enjeu, parfois complètement secondaire ou même imaginaire. Ensuite, ils apparaissent comme la seule force « progressiste » réaliste et, de ce fait, devant être soutenue par les travailleurs, les syndicats et finalement par toute la « gauche ».

Dans le débat sur la flexicurité, ils lancent donc le discours suivant : le monde capitaliste oblige les entreprises à être super-flexibles et donc à adapter en permanence leur personnel ; les salariés sont donc forcés à passer alternativement du chômage au contrat à temps partiel, à la formation, etc. ; mais il peut y avoir une version libérale de ce mécanisme, où les gens sont laissés à eux-mêmes, engendrant selon ces réformistes des situations de pauvreté pour ceux qui n’ont pas les moyens par eux-mêmes de répondre aux nouvelles demandes des entreprises ; la voie sociale-démocrate est donc d’accompagner ceux qui n’en sortent pas, par un suivi institutionnel, que ce soient les pouvoirs publics ou d’autres formes. On se trouve devant le choix entre un « laisser-faire » néolibéral et un encadrement social-démocrate.

Bernard Gazier illustre parfaitement ce propos : « Si l’on n’instaure pas ces mécanismes d’adaptation locaux et négociés, le seul recours sera le jeu du marché que l’on cherchera à flexibiliser. C’est alors la branche néolibérale de l’alternative qui l’emporterait. Mais d’autres adaptations, plus solidaires et plus respectueuses des besoins sociaux, peuvent être organisées. C’est alors l’autre branche, celle du rebond social-démocrate »  [11].

Présentées de cette façon, comment résister aux sirènes sociales-démocrates ? Il y a bien quelques libéraux qui ne jureront que par le seul jeu du marché. Mais la majorité des gens, y compris une bonne partie des libéraux et des conservateurs, vont pencher pour la voie plus sociale. En fait, il s’agit d’une fausse alternative, du vent pour finalement accréditer l’idée d’accepter toutes les politiques de flexibilité avec une contrepartie quasi inexistante. Et cela marche grâce au pouvoir que les sociaux-démocrates conservent dans les médias, qu’ils soient publics ou privés. De toute façon, les dirigeants patronaux ont intérêt à voir un débat se livrer entre la voie libérale ou sociale-démocrate de la mise en oeuvre de la flexicurité plutôt que sur la remise en cause du système économique et de propriété des entreprises qui provoque chômage, misère et flexibilité.

Misère de la social-démocratie

Enfin, les sociaux-démocrates ont tourné progressivement leur centre de défense sociale des travailleurs en tant que catégorie globale à ceux qui représentent uniquement les couches les plus défavorisées. D’où le déplacement progressif de la garantie de l’emploi pour tous à la lutte contre la pauvreté.

De nouveau, c’est Anthony Giddens qui semble ouvrir les portes de l’argumentation sociale-démocrate. Dans ses propositions, il écrit explicitement : « Pour améliorer la justice sociale, il faut avant toute chose s’attaquer, comme le suggère Merkel, à la pauvreté »  [12]. C’est sa préoccupation : non plus les travailleurs en général, mais les individus miséreux. Comme l’affirme d’ailleurs la représentante chrétienne-démocrate, donc conservatrice, allemande. Libéraux et sociaux-démocrates se rejoignent sur les grandes questions. Giddens ajoute qu’il faut mener une politique plus préventive pour empêcher que ces personnes ne soient conduites vers la misère. Dans ce cadre, la flexicurité est importante (mais peut-être insuffisante aux yeux de Giddens).

Même son de cloche au sein du PSE : « Malgré un siècle de politiques sociales, les sociétés européennes sont toujours caractérisées par des inégalités en termes de ressources et d’opportunités dans la vie. L’émergence de cette nouvelle Europe apportera de nouvelles opportunités à une grande majorité ; mais les forces vives du marché causeront la marginalisation et l’exclusion de millions de personnes, à moins qu’elles ne soient contrebalancées par des politiques sociales actives. Une nouvelle Europe sociale devra comporter un politique ferme d’éradication de la pauvreté. Ce nouvel engagement doit être au centre des préoccupations et des responsabilités nationales et européennes »  [13].

Ce changement insidieux et que beaucoup pourraient croire sensé est, pourtant, lourd de conséquences. En effet, on ne défend plus une politique de droits pour tous et donc l’assurance d’avoir un revenu de remplacement si le salarié perd son poste. On glisse en fait vers des mécanismes d’assistance, où seuls les plus miséreux reçoivent une aide. Que les autres se débrouillent avec le marché ! D’autant que celui-ci est le meilleur des systèmes du monde !

De nouveau, c’est Anthony Giddens qui en tire le mieux et le plus clairement toutes les implications. Il avoue qu’on « ne peut plus guère concevoir l’Etat comme un simple mécanisme d’assurance »  [14]. Le prélude à une remise en cause des acquis sociaux. Il en vient naturellement à ce que des droits doivent s’accompagner des « devoirs », etc.

Ceci amène les sociaux-démocrates à soutenir à fond les mesures adoptées au niveau européen, même si la Commission est plus libérale que la précédente. Ainsi, dans le document Rasmussen-Delors, on peut noter :

- faciliter le passage sur les marchés transitionnels (p.84) ;

- insister sur les droits et devoirs des chômeurs (p.43) ;

- soutenir une politique proactive pour la recherche d’emploi et donc des sanctions accrues contre les chômeurs (p.36, 96 et 98 ; c’est dire l’insistance sur ce point) ;

- réformer le droit en matière de licenciements pour faciliter ceux-ci (p.98) ;

- soutenir la flexibilité horaire (p.99) ;

- faire travailler plus longtemps (p.159 et 129) ;

- réformer les systèmes de pension, notamment en favorisant les mécanismes privés (p.131) ;

- promouvoir la mobilité des travailleurs de région à région au sein de l’Union (p.101) ;

- accepter la bonne immigration et refuser la mauvaise, autrement dit les pauvres qui fuient des conditions intenables dans le tiers-monde (chapitre 11, p.139 et suivantes).

Bref, toutes des mesures considérées comme néolibérales et faisant partie de l’Europe qu’Attac combat.

Susan George écrivait à propos de la direction du parti socialiste qui avait appelé à voter « oui » au traité constitutionnel européen en France : « certains se sont eux-mêmes exclus des rangs progressistes, et je n’hésite pas à leur tirer dessus à boulets rouges. Je veux parler en particulier des « rose pâles » de la direction du parti socialiste, qui portent une lourde responsabilité »  [15]. C’est encore plus vrai pour la question de la flexicurité.

Henri Houben

Notes

[1Le terme social-démocrate désigne ici les principaux responsables des partis socialistes, sociaux-démocrates ou travaillistes. Il est clair qu’il existe dans ces partis des courants qui ne partagent pas ces points de vue.

[2Sur Wim Kok, voir Henri Houben, « Le chef Kok nous prépare un plat très salé », 15 juillet 2004 : Article sur Wim Kok

[3PSE, « PES Lisbon network contribution to the tripartite social summit ‘Defining common principles on flexicurity’ », 20 octobre 2006 : Rapport PSE

[4J’appellerai réformisme doux l’idéologie selon laquelle il faut aménager le système capitaliste à la marge, seulement pour éviter les conséquences trop criantes de ses excès. On lui opposera comme alternative le réformisme radical ou la voie révolutionnaire.

[5Bernard Gazier, Vers un nouveau modèle social, éditions Flammarion, Paris, 2005, p.16.

[6Bernard Gazier, op. cit., p.18.

[7Anthony Giddens, The Third Way and Its Critics, Polity Press, Cambridge, 2000, p.37-38.

[8Anthony Giddens, op. cit., p.52-53.

[9Poul Nyrup Rasmussen et Jacques Delors, La nouvelle Europe sociale, PES (PSE en anglais), 2007, p.20. La nouvelle Europe sociale

[10Voir à ce sujet les estimations du grand spécialiste en la matière (avec Paul Bairoch) Angus Maddison, L’économie mondiale 1820-1992, éditions OCDE, Paris, 1995. Ainsi, le taux de croissance économique réelle de l’URSS a été en moyenne annuelle de 4,3% entre 1929 et 1973, et, entre 1950 et 1992, de 5,8% pour la Chine, de 6,7% pour le Japon, de 7,9% pour la Corée du Sud, de 8,7% pour Taiwan, comparé un taux de 3,6% pour les quinze pays de l’union européenne ou de 3,2% pour les Etats-Unis.

[11Bernard Gazier, op. cit., p.318.

[12Anthony Giddens, Le nouveau modèle européen, Hachette, Paris, 2007, p.121.

[13Poul Nyrup Rasmussen et Jacques Delors, op. cit., p.77.

[14Anthony Giddens, Le nouveau modèle européen, op. cit., p.148.

[15Susan George, Nous, peuples d’Europe, éditions Fayard, Paris, 2005, p.90.


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