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Analyse des courants idéologiques qui ont contesté le « traité constitutionnel européen »

Qu’est-ce qui sous-tend notre opposition à l’Union européenne ?

Il y a près de trois ans, la « constitution européenne » était rejetée par la France et les Pays-Bas après des débats citoyens vigoureux qui touchèrent aussi de nombreux mouvements progressistes dans d’autres Etats de l’Union européenne. Ce traité constitutionnel, en rassemblant dans un même texte l’ensemble des traités européens existants, a permis aux mouvements de gauche opposés à l’état actuel de l’intégration européenne d’en formuler une critique globale et de commencer à lui opposer des alternatives cohérentes.


Après une « pause de réflexion » de plus de deux ans, les dirigeants européens ont négocié en cercle fermé un nouveau texte, le traité de Lisbonne, qui sera ratifié dans la plupart des Etats membres dans le courant de l’année 2008. Celui-ci, selon les aveux de ces mêmes dirigeants, reprend l’essentiel du traité constitutionnel. Les nombreuses analyses et prises de position qui émergèrent pendant la période de rédaction de cette constitution et les tentatives de la faire ratifier sont donc toujours valables aujourd’hui. Il est dès lors utile de se pencher plus en détails sur les arguments utilisés dans le cadre du débat sur la « constitution européenne » pour tenter de consolider des critiques et alternatives de gauche convaincantes et crédibles sur l’Europe actuelle.

Il y a quatre grandes dimensions dans les discours sur l’Europe actuelle formulés par les mouvements de gauche qui étaient opposés au traité constitutionnel (aujourd’hui contre le traité de Lisbonne) : altermondialistes, communistes, marxistes révolutionnaires et socialistes critiques [1].

Une opposition commune au néolibéralisme

Tout d’abord, il est indéniable que cette contestation s’inscrit dans le cadre plus large d’un rejet du libéralisme économique extrême. Mais correspond-elle à un cadre économique hétérodoxe marxiste ou keynésien ?

Le marxisme se positionne radicalement en opposition au capitalisme : celui-ci engendre un antagonisme d’intérêts fondamental entre les travailleurs et les détenteurs de capitaux. Dans cette approche, l’exploitation des prolétaires permet aux capitalistes de réaliser toujours plus de profit et d’accumuler toujours plus de capital pour développer leur compétitivité dans la concurrence sauvage régnant entre les divers capitalistes. Le fonctionnement du capitalisme est perçu comme intrinsèquement chaotique et contradictoire, notamment parce qu’il repose sur l’exploitation de la majorité sociale et suscite des crises fréquentes, dévastatrices socialement. Il est donc nécessaire que les prolétaires renversent ce système et lui substituent une société socialiste répondant aux besoins sociaux de chacun grâce à une appropriation collective des moyens de production et à une planification de l’économie.

Le keynésianisme ne rejette pas quant à lui le système capitaliste, mais considère qu’il ne peut être bénéfique que s’il est fortement régulé. Livré à lui-même, il soigne très bien l’offre, mais n’engendre pas forcément une demande suffisante, ce qui peut provoquer une faible croissance et du chômage, voire de véritables crises de surproduction. L’Etat doit, dès lors, jouer un rôle économique substantiel, afin de favoriser la demande globale. L’approche keynésienne insiste avant tout sur la politique monétaire pour relancer la demande via l’investissement. Une autre façon pour les pouvoirs publics d’améliorer la demande globale est d’utiliser la politique budgétaire. Enfin, une redistribution vers les couches les moins fortunées doit permettre d’améliorer leur situation, mais aussi d’accroître l’efficacité du processus multiplicateur engendré par l’investissement, en privilégiant la consommation.

Quelle souveraineté populaire ?

Un deuxième grand pan de la protestation de gauche à l’UE repose sur une remise en question du fameux « déficit démocratique » de celle-ci. A nouveau, il est utile de déterminer plus précisément comment cette contestation est formulée. Quel est le paradigme théorique sous-jacent à cette opposition au déficit démocratique européen ? Est-elle sous-tendue par une acceptation de la démocratie représentative comme modèle idéal et si oui, ce schéma est-il perçu selon un prisme libéral ou républicain ?

Dans la conception politique libérale, la fonction du processus démocratique est essentiellement de servir les intérêts de la société. L’Etat doit seulement réaliser les objectifs collectifs indispensables mais l’essentiel de la vie des citoyens se passe dans la sphère privée. Ce qui compte c’est la protection des libertés individuelles, qui requiert la consécration de certains droits fondamentaux. Le processus démocratique est indispensable pour protéger celles-ci mais doit être limité par certains mécanismes et principes contenus dans la constitution. Comme la liberté se réalise en dehors de la sphère politique et que l’Etat doit toujours être limité, la souveraineté populaire doit se traduire par une démocratie représentative, plutôt que directe. En outre, le conflit politique est perçu comme une réalité inévitable et même positive. Dès lors, le processus démocratique se fait sur le mode de la négociation et du marchandage entre des intérêts et convictions opposés.

La vision républicaine de la démocratie accorde une importance beaucoup plus primordiale à l’exercice de la souveraineté populaire, perçue comme indispensable pour réaliser complètement la liberté des individus. Du moment qu’il est démocratique, le pouvoir n’est pas considéré comme potentiellement dangereux ni contradictoire avec les libertés individuelles. Comme la politique est le lieu de la liberté par excellence, le processus démocratique doit consister en une délibération rationnelle et raisonnable débouchant sur un certain consensus. Le citoyen doit quant à lui se détacher de ses particularités concrètes lorsqu’il entre dans l’arène politique et adopter une approche globale intégrant l’intérêt général. D’un point de vue pratique, une telle conception requiert une implication substantielle des citoyens dans les processus de décisions, à travers des mécanismes représentatifs mais aussi de participation directe.

La critique contre la trop faible démocratie européenne pourrait aussi reposer sur une vision plus radicale de la démocratie, inspirée de références marxistes. La conception marxiste fustige d’abord le caractère formel de la démocratie dans le système capitaliste. Elle dénonce le fait que la citoyenneté politique ne donne à l’individu ordinaire aucun pouvoir d’influence réel sur les décisions politiques. L’égalité politique que consacre la démocratie bourgeoise est dénoncée comme n’étant qu’une égalité formelle et abstraite, qui élimine les inégalités sociales uniquement dans la communauté civique fictive, mais pas dans la réalité sociale. L’alternative proposée est une démocratie communiste (ou socialiste), dans laquelle tout le peuple doit recevoir le pouvoir politique effectif. Outre l’appropriation collective de la production, un dépérissement de l’Etat et une participation des travailleurs dans toutes les sphères de la société sont nécessaires. Dans un modèle représentatif pyramidal basé sur des communes représentant les producteurs associés, les travailleurs exercent tout le pouvoir, à la fois exécutif et législatif, tandis que tous les représentants et fonctionnaires sont élus au suffrage universel et liés par un mandat impératif.

Pour le retour à l’Etat-nation ?

Par ailleurs, il peut être utile de s’interroger sur le référentiel identitaire dans lequel ces critiques sont exprimées. Les résistances de gauche à l’Union européenne se font-elles selon un prisme patriotique, europatriotique ou cosmopolitique ? Les deux premières visions se rejoignent dans une approche que l’on pourrait qualifier de « communautarienne ». En effet, tant le patriotisme que l’europatriotisme considèrent que l’on ne peut construire une entité politique démocratique garante d’une certaine justice sociale sans que celle-ci ne repose sur une identité collective forte – nationale ou européenne. Un fort sentiment d’appartenance est perçu comme indispensable pour susciter la mobilisation civique, la confiance mutuelle et le respect des décisions majoritaires nécessaires au fonctionnement de la démocratie et pour assurer la solidarité à la base de la justice sociale, et un patriotisme basé sur de tels principes progressistes est conçu comme tout à fait compatible avec les libertés individuelles. On trouve aussi dans ces approches l’idée que les valeurs censées fonder la communauté politique sont positives, voire, supérieures, ce qui se traduit par une fierté certaine dans ses réalisations historiques supposées. Elles tendent aussi à défendre les intérêts de la communauté morale de référence et à opposer cette communauté à d’autres entités culturelles.

Contre cette conception, le cosmopolitisme estime que la logique d’unité et de primat du collectif qu’implique toute forme de patriotisme contient toujours en germes des dangers d’exclusion et d’oppression des individus. Il considère par ailleurs que la démocratie et la justice sociale peuvent très bien exister sans une communauté culturelle substantielle.

Sur un plan plus prescriptif, la vision cosmopolitique estime que les institutions juridico-politiques doivent être fondées sur des principes universels et non sur des valeurs particulières. Elle promeut même une résistance à l’identification et une critique constante des valeurs culturelles particulières des communautés d’appartenance. Elle insiste sur la mise en œuvre pratique des principes universels, plutôt que sur l’attachement affectif envers ceux-ci. Elle défend les intérêts des êtres humains en général, et non des membres d’une communauté particulière et ne cherche donc pas à créer une démarcation par rapport à d’autres communautés culturelles ni à développer un sentiment de supériorité vis-à-vis de celles-ci.

Réforme ou révolution ? Une question toujours d’actualité

Enfin, il est important de comprendre quels sont les moyens préconisés par les détracteurs actuels de l’intégration européenne pour faire avancer l’Europe alternative dont ils rêvent. Historiquement, deux approches de la stratégie se confrontent dans la gauche.

Pour la vision révolutionnaire, le but du mouvement socialiste doit être la sortie du mode de production capitaliste et cet objectif ne peut être atteint que par une révolution sociale portée par la classe prolétaire. Ces objectifs sont surtout justifiés par une analyse des évolutions économiques objectives : le capitalisme est considéré comme un système profondément contradictoire, qui engendre des tendances favorisant son effondrement et éventuellement son remplacement par le socialisme. Le prolétariat a un rôle central à jouer dans ce renversement étant donné sa position objective dans les rapports de production. Il doit prendre conscience de son rôle historique et pour cela, l’élaboration d’idéologies appropriées par des intellectuels reliés à cette classe sociale est indispensable. Les réformes sociales et politiques à l’intérieur du système peuvent permettre de développer la conscience de classe mais ne peuvent être des fins en elles-mêmes ni des moyens d’accéder sans rupture radicale au socialisme.

En revanche, l’approche réformiste considère qu’il est possible d’instaurer le socialisme petit à petit, grâce à des réformes sociales et à la participation démocratique à l’intérieur même du système existant. Si le passage au socialisme ne requiert pas une rupture révolutionnaire, c’est parce que le moteur de l’histoire n’est pas seulement la lutte entre des classes aux intérêts irréconciliables. L’histoire avance tout autant sous l’impulsion des idées et des valeurs. Ce qui signifie qu’il est possible d’arriver au socialisme aussi par la promotion de principes moraux sur lesquels peuvent s’accorder tous les membres de la société. Ainsi, il s’agit de défendre l’idéal de liberté individuelle, mais en insistant sur sa réalisation réelle et non pas seulement formelle.

La formation du 27 mars consistera, à l’aide de cette grille de lecture théorique, à éclaircir la position des différents courants de gauche qui remettent aujourd’hui en question l’état actuel de l’intégration européenne. Il est en effet essentiel que ces mouvements de résistances développent une compréhension plus approfondie de leurs propres présupposés idéologiques, pour qu’ils puissent clarifier leurs critiques et leurs revendications pour une Europe sociale et démocratique.

Sophie Heine

Venez donc à cette formation. Pour tout renseignement, cliquez ici : Le mouvement altermondialiste contre l’Europe ?

Notes

[1Les courants que j’ai étudiés dans ma thèse de doctorat sont plus précisément les suivants : en France, il s’agit des « socialistes du non » (la gauche du PS qui a fait campagne contre le traité constitutionnel), du PCF, d’Attac-France et de la LCR ; et en Allemagne, j’ai analysé le discours sur l’Europe du nouveau parti de gauche Die Linke et d’Attac-Deutschland.


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