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Perspectives de la crise économique et financière

Que signifierait une chute du dollar ?

par Henri


En à peine quelques heures, le lundi 17 mars, le dollar dégringole. L’euro passe de 1,56 à près de 1,6 dollar. Les banques centrales sont obligées d’intervenir pour éviter une chute encore plus importante. C’est la panique sur les places boursières. Mais que se passe-t-il ?

Le dollar ne cesse de perdre sa valeur. Quand la monnaie européenne avait été lancée en janvier 2000 sur les marchés financiers, le billet vert avait une cotation égale ou même supérieure. Puis, depuis 2002, il perd régulièrement des plumes : 1,25 face à l’euro en moyenne durant l’année 2006, 1,37 en 2007 [1]. Et ce, malgré des achats massifs de dollars par les instances officielles asiatiques (Chine, Japon...).

On sent bien que, dans la crise actuelle, il y a en jeu bien davantage qu’un rapport monétaire entre les devises des différentes régions. C’est d’une certaine manière toute la mondialisation capitaliste qui est menacée. D’où à la fois une grande anxiété dans les cénacles financiers et des discours apaisants de nature à ne pas montrer les dangers réels actuels.

Et si cela avait été le bancor ?

Pour comprendre le système monétaire international en place, il faut remonter aux accords conclus en juillet 1944 au sein d’un site d’une petite ville du New Hampshire, Bretton Woods. La négociation est menée par Harry Dexter White, économiste en chef du ministère des Finances américain, et par John Maynard Keynes pour le gouvernement britannique.

Elle aboutit à trois conclusions essentielles. D’abord, toutes les monnaies sont échangeables à taux fixe contre le dollar. Ensuite, le dollar (seul) peut être converti en or à un taux stable de 35 dollars l’once [2]. Enfin, il est interdit à un pays de dévaluer, si ce n’est en accord avec les autres Etats. Dans ce cas, le gouvernement doit faire appel à un organisme international, spécialement créé pour régler ce genre de problème : le Fonds monétaire international (FMI).

En général, un pays dévalue sa monnaie lorsqu’il voit que les fonds de la réserve centrale s’épuisent. Cela veut dire qu’il y a plus d’argent qui sort du pays qu’il n’en rentre. Or, ceci peut arriver soit si la balance commerciale est déficitaire (le montant des importations dépasse celui des exportations), soit si la balance en capital l’est (ce qui signifie que l’arrivée de capitaux, que ce soient investissements, placements financiers ou emprunts, ne compense pas les fuites). Dans un monde réglementé comme celui de l’après-guerre, les capitaux fluctuent relativement peu. C’est donc la balance commerciale qui est décisive.

Il n’est pas inintéressant de rappeler qu’en 1944 le débat avait été rude entre Keynes et White. Le premier voulait, en effet, la création d’une nouvelle devise internationale, le bancor, pour éviter de reposer sur la prédominance du dollar et donc des Etats-Unis. Mais les véritables vainqueurs de la guerre du côté du monde dit « libre » étaient ces derniers. Ils ont donc imposé le dollar comme monnaie internationale intermédiaire.

Le régime du dollar roi

Ce que Keynes craignait arriva. Washington, notamment pour financer la guerre du Vietnam, émit plus de dollars qu’il ne pouvait en convertir en or. A la fin des années 60, si tous les Etats étrangers disposant de billets verts les avaient amenés à la Federal Reserve, la banque centrale américaine, celle-ci n’aurait pu y faire face.

Cela signifiait que, sur les marchés financiers, le dollar subissait régulièrement des attaques spéculatives et les autres banques centrales étaient obligées d’en acheter massivement pour éviter que le cours ne tombe.

Jusqu’en août 1971, lorsque le président Nixon a décidé unilatéralement de cesser la conversion automatique du dollar en or. Cela voulait dire que ceux qui en avaient ne pouvaient faire autre chose que de les garder. De ce fait, il n’y avait plus qu’une monnaie internationale : le dollar.

Pour toute réponse face aux protestations internationales, le secrétaire au Trésor [3] de l’époque, John Connally, affirma : « Le dollar, c’est notre monnaie, mais c’est votre problème » .

Deux ans plus tard, Richard Nixon décide, toujours sans consultation des autres pays impliqués, la fin des régimes de taux fixe, en laissant flotter le dollar. Alors que celui-ci valait durant toutes ces années 50 francs belges, il descendit à 29 francs début 1979.

Il était évident que ces modifications ne pouvaient laisser en état l’économie mondiale. Les pays exportateurs de pétrole étant rémunérés en dollars voyaient ainsi leurs revenus, déjà faibles en ces temps, se réduire en valeur réelle. Ils quadruplèrent les prix du baril fin 1973, suite aussi à l’indifférence occidentale face aux agressions répétées d’Israël contre les Palestiniens et les populations arabes. Conséquence : une récession internationale dont on ne voit toujours pas la fin aujourd’hui.

De même, cette hausse eut un impact sur l’inflation [4]. Il n’était pas rare dans les années 70 d’avoir des prix grimpant de plus de 10% par an. De nouveau, fin 1979, Washington décide seul de porter un coup à ces augmentations, en portant les taux d’intérêt à des niveaux extrêmement élevés.

Il en est ressorti un nouveau système monétaire international fondé exclusivement sur le dollar. Celui-ci assure environ 55% des échanges commerciaux internationaux, dont une bonne partie des ventes de matières premières (dont le pétrole), 86% des transactions entre devises et 66% des réserves monétaires (en dehors de l’or) des banques centrales. Aucune autre monnaie n’a un tel rayonnement et ne peut donc suppléer à court terme le billet vert.

Mais cela veut dire aussi que les Etats-Unis n’ont pas à payer les déficits de leur balance des paiements. Pourtant, un terrible déséquilibre extérieur s’est créé. D’un côté, la balance commerciale américaine est déficitaire de plus de 800 milliards de dollars : plus de 6% du Produit intérieur brut ou PIB [5]. De l’autre, celle-ci est financée par l’apport de capitaux de l’étranger d’un même montant. Cela peut être l’achat de bons du Trésor (des emprunts d’Etat américain), d’actions ou d’obligations privées ou tout simplement la conversion d’avoirs en dollars parce qu’il faut de toute façon régler des acquisitions dans cette devise.

Dollar Apocalypse Now ?

Seulement cette situation n’est pas tenable. C’est l’épargne mondiale – enfin, celle des plus riches – qui finance la consommation américaine. Jusqu’à quand ? N’importe quel autre pays qui a un déficit commercial de plus de 5% du PIB doit, tôt ou tard, faire appel au FMI et dévaluer sa monnaie. Alors le dollar ? Les Etats-Unis ? Qu’est-ce qui se passe si les étrangers désinvestissent du billet vert ? Un retrait des placements vu la crise immobilière et boursière qui sévit là-bas, par exemple. Ou la conversion massive des réserves en dollars des banques centrales dans une autre devise. Ou l’arrêt des achats des bons du Trésor.

Une chute du dollar est dès lors une crainte totalement justifiée à l’heure actuelle. Mais qu’entraînerait-elle ? Supposons en effet que l’euro passe à deux ou trois dollars, voire moins. Car, quand cela dégringole, cela peut aller très vite et très loin.

D’abord, il y aurait la constitution de blocs régionaux protectionnistes. L’Union européenne se protégerait immédiatement de la possibilité que les firmes américaines auraient d’inonder les marchés européens de produits dévalorisés. Il suffit de songer aux Boeing qui concurrenceraient dangereusement les Airbus. Un avion de 300 places long-courrier coûte environ 200 millions de dollars, soit 146 millions d’euros à un taux d’un euro pour 1,37 dollar. Mais si ce taux passe à 3 dollars, l’appareil ne s’achète plus que 67 millions d’euros. Qui va encore acquérir des Airbus dans de telles conditions ? Déjà maintenant, les dirigeants de la société aéronautique européenne pensent délocaliser une bonne partie de leur production.

C’est une configuration qui pourrait être imitée par l’Asie de l’Est. Sans doute vend-elle aujourd’hui beaucoup aux Etats-Unis. Mais elle pourrait s’orienter vers une intégration accrue. Il y a des échanges soutenus entre ce qui est appelé ASEAN+3, soit les dix pays du Sud-Est avec la Chine, la Corée et le Japon. Ils envisagent de créer à terme une coopération monétaire autonome à l’instar de la zone euro. En cas de chute du dollar, ils accéléreront sûrement ce processus d’intégration. De même, l’Inde ne resterait probablement pas à l’écart d’un tel événement. S’érigerait ainsi la plus grande région économique mondiale (sans l’Europe et les Etats-Unis), avec la moitié de la population de la terre. Une perspective peu réjouissante pour les dirigeants occidentaux.

Comment pourraient se réaliser les échanges entre blocs, sans une monnaie internationale ? La coopération internationale n’étant pas le fort des Etats occidentaux, il est peu probable que l’or ou même une nouvelle devise mondiale comme le bancor s’impose. Quant à l’euro, l’Union européenne n’a pas la capacité de le faire adopter par la communauté internationale comme Washington peut s’appuyer sur son poids économique et ses capacités militaires pour imposer le billet vert.

Pourtant, il doit y avoir des échanges. L’Europe et l’Asie ne peuvent continuer à se développer sans pétrole et sans gaz. Du moins aujourd’hui. Et le Moyen-Orient exportateur ne voudra plus être payé en dollars. Donc il est tout à fait envisageable qu’on en revienne au bon vieux troc : « tu me vends ton pétrole et je te donne les machines ou autres composants technologiques dont tu as besoin ».

On est donc loin de la vision idyllique d’un monde de libre-échange profitable pour tous. La crise actuelle qui risque de se transformer en chute du dollar l’anéantirait définitivement.

Un autre monde est nécessaire

En revanche, ce qui serait à l’ordre du jour, ce sont les tensions que la planète a connues entre les deux guerres mondiales. Quel paradoxe ! Car l’objectif affiché de toute construction financière internationale depuis lors est d’éviter d’en revenir à la situation de cette période. Retour du protectionnisme honni, pas ou plus de monnaie mondiale de référence, luttes entre blocs... Parce que la compétition entre firmes demeure dans ce cas de figure. Elle se joue autrement : à travers les zones intégrées que certaines entreprises pourront ou non pénétrer... D’où aussi les dangers de conflits politiques et militaires qui peuvent être engendrés par cette configuration.

Il est clair qu’il est difficile d’envisager l’avenir. Un événement imprévu peut bouleverser tous les pronostics élaborés. Le but de réfléchir à ce que donneraient un monde et une économie où le dollar ne serait plus la devise de référence est avant tout de montrer l’ampleur de la crise actuelle et des menaces qu’elle fait peser sur la planète. Cela permet aussi de comprendre pourquoi les banques centrales s’activent pour empêcher le scénario catastrophe. Seulement leurs moyens ne sont pas illimités. Ils correspondent grosso modo à deux jours d’échanges de devises. Les autorités monétaires peuvent donc faire quelque chose. Mais s’il y a une panique boursière, elles seront vite dépassées.

En tant qu’altermondialiste ou simple citoyen, on peut difficilement agir sur ces événements, car ils font partie d’un système, d’une mécanique, qui fonctionne selon sa propre logique. Même si elle va sans doute déclencher des fermetures, des faillites, des restructurations, des licenciements, bref ce qui apporte misère et désolation aux salariés et à leur famille.

En revanche, c’est le moment du combat idéologique. La mondialisation libérale, tant dénoncée par Attac, n’est pas simplement une catastrophe sociale et écologique. Elle amène ce dysfonctionnement appelé crise économique et financière qui montre que même sur le plan économique elle est fondamentalement inefficace. De quoi justifier son remplacement et d’élaborer et de débattre des alternatives.

Henri Houben

Sur la crise économique et financière, consultez la présentation de la formation donnée à ce sujet : Formation crise.

Notes

[1Federal Reserve Statistical Release, Foreign Exchange Rates Annual, 2 janvier 2008 : Taux de change

[2Une once est une mesure anglo-saxonne valant un seizième de livre, soit 28,35 grammes.

[3L’équivalent de notre ministre des Finances.

[4Communément, l’inflation est la hausse générale des prix.

[5Le PIB est la création de richesse marchande créée dans un pays en un an.


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