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Un éclairage sur les enjeux actuels des Forums sociaux et de l’altermondialisme

Par Sophie Heine

Compte-rendu du livre de Goeffrey Pleyers : Forums sociaux mondiaux et défis de l’altermondialisme : De Porto Alegre à Nairobi
(Academia-Bruylant, Belgique, 2007). Publié en néerlandais dans le Vlaams Marxistische Tijdschrift, numéro de printemps 2008.


L’ouvrage de Geoffrey Pleyers se compose de deux grandes parties. La première décrit de manière très vivante les forums sociaux mondiaux (FSM) de 2001 à Porto Alegre à 2007 à Nairobi ainsi que d’autres grands rassemblements altermondialistes ayant eu lieu de 1999 à 2007 (divers contre-sommets au moment du G8 ou des conférences de l’OMC, rassemblement zapatiste…). Cette partie repose sur une étude de terrain menée durant cette période. On y apprend que les FSM ont rencontré un succès numérique croissant, passant de 15000 participants à 50000, 100 000 et même 170 000. Les manifestations organisées pendant ces forums ont rassemblé encore plus de monde (près d’un million au Forum Social Européen de Florence en 2002). On a aussi observé une extension géographique des participants et des organisateurs. Au départ, ceux-ci provenaient surtout des continents européen et latino-américain (en particulier de la France et du Brésil), mais petit à petit, l’Afrique et l’Asie ont accru leur participation, comme en témoigne la tenue sur ces continents de deux des derniers forums (à Bombay, Bamako et Nairobi). L’objectif du FSM est depuis ses débuts non seulement de créer un espace ouvert favorisant la convergence de tous les courants de résistance contre le néolibéralisme et la domination du monde par le capital et l’impérialisme, mais aussi de susciter l’émergence d’alternatives constructives. Outre la critique contre la mondialisation néolibérale, contre les institutions financières internationales (BM, FMI) et l’OMC, les thèmes abordés lors de ces forums sont la critique de la guerre, le féminisme, l’anti-racisme, la défense des peuples indigènes et de leur culture…

Après ces comptes-rendus et éléments factuels, Pleyers adopte dans sa deuxième partie un regard plus analytique afin de comprendre la dynamique de ces forums et les défis auxquels ils font face.

Tout d’abord, il souligne que l’institutionnalisation accrue du Forum, liée à la croissance continue du nombre de participants, tend à rendre son fonctionnement plus élitiste et hiérarchique. Une telle évolution contredit les idéaux altermondialistes de démocratie de consensus et de participation. L’organisation en réseaux est en effet censée permettre un plus grand maintien de la diversité que les règles majoritaires et la centralisation classiques. Les forums sont supposés être des espaces ouverts, où règne une culture de l’inclusion et où aucun acteur ne s’impose aux autres. Pourtant, si cette logique est partiellement à l’œuvre dans les ateliers ou dans les campements de jeunes autogérés qui se tiennent pendant les forums, les grandes conférences plutôt sont organisées sur un mode vertical. Par ailleurs, les organisateurs des forums font partie d’une petite élite altermondialiste, souvent issue des pays du nord et déconnectée des actions militantes plus locales. Ce déficit de démocratie s’applique particulièrement au « Conseil international » qui gère l’organisation du FSM et au « Réseau des mouvements sociaux et d’activistes » qui décident de déclarations et de mobilisations communes, ces deux instances présentant un fonctionnement assez opaque et oligarchique. De manière plus générale, les forums ne sont pas réellement des espaces ouverts, dans la mesure où il faut être doté d’un certain capital économique, social et culturel pour pouvoir y prendre une part active.

Un autre défi que rencontrent les forums est celui de leur institutionnalisation, qui est un corollaire de leur succès. Les ONG ont en effet acquis un poids croissant dans leur organisation, car ce sont elles qui disposent des ressources humaines et matérielles les plus conséquentes. Or, elles se composent souvent de ressortissants des pays industrialisés peu en contact avec les populations du sud et ont un discours moins radical que d’autres organisations dotées de moindres moyens. Par ailleurs, un débat récurrent oppose ceux qui veulent rendre les Forums sociaux plus politiques, comme cela s’est en partie produit au forum de Caracas en 2006 avec la forte présence de Chavez, et ceux qui dénoncent une instrumentalisation possible par les politiciens. Ce débat se pose dans le mouvement altermondialiste en général. Une association comme Attac est par exemple traversée par des tensions à ce sujet, certains leaders ayant même participé à la confection de listes électorales pour les élections européennes de 2003. Cette logique s’est également vue en France avec la candidature du leader altermondialiste José Bové aux élections présidentielles de 2007. Mais cette volonté de politisation du mouvement semble minoritaire parmi les militants et donne des résultats plutôt peu fructueux. Une autre difficulté concerne la composition des participants aux forums sociaux et au mouvement altermondialistes en général. Ceux-ci sont souvent d’âge moyen ou mûr et issus des classes moyennes éduquées. Plusieurs couches sociales s’y retrouvent peu ou pas du tout : les ouvriers (les grands syndicats sont d’ailleurs peu impliqués dans le mouvement), les personnes d’origine étrangère et les jeunes. Combiner l’unité et la diversité est un autre enjeu essentiel pour le mouvement altermondialiste. Dans ses revendications, un défi est d’associer la défense des spécificités culturelles des différents peuples et la promotion de valeurs universelles. La valorisation de la diversité culturelle et d’opinion dans son organisation interne ne doit pas non plus se faire au détriment de l’élaboration de projets et d’une certaine identité partagés.

Pleyers nous explique ensuite qu’on a aussi vu apparaître ces dernières années, à côté des forums mondiaux, plus de 50 forums nationaux ou régionaux et des centaines de forums sociaux locaux. Ceux-ci rassemblent des acteurs très divers (associations de terrain, ONG, syndicats…), qui partagent tous cependant une opposition à la mondialisation libérale. Ces forums locaux font face à plusieurs défis : éviter que les grosses ONG ne fassent de l’ombre aux acteurs plus petits et intégrer davantage les exclus, les jeunes et les personnes issues de l’immigration.

L’auteur analyse ensuite plus en détails les configurations de l’altermondialisme dans deux pays, la France et la Belgique, ce qui lui permet de montrer l’importance des dynamiques spécifiquement nationales dans ce mouvement. En France, il souligne le poids d’une organisation comme Attac et des intellectuels –qui peuvent s’appuyer sur une tradition bien ancrée– , une forte tradition républicaine et souverainiste, un centralisme dans l’organisation, la faible implication des grands syndicats, la présence d’organisations de « sans »… L’altermondialisme en Belgique se caractérise quant à lui par l’implication des deux grands syndicats, l’importance de grosses ONG subventionnées d’aide au développement (CNCD, Oxfam), un mode d’organisation plus décentralisé et donnant plus de poids aux sections locales (dans Attac par exemple ou à travers les forums sociaux locaux), une coordination réalisée depuis 2002 par un Forum social national…
Pleyers retrace aussi dans les deux pays la chronologie du mouvement et remarque que, dans les deux cas, l’altermondialisme semble aujourd’hui être dans une phase moins florissante qu’il y a quelques années.

Dans son dernier chapitre, l’auteur analyse aussi brièvement la relation entre altermondialisme et commerce équitable. Si les ONG revendiquant un commerce équitable peuvent être considérées comme faisant partie de la nébuleuse altermondialiste, elles ne figurent pas parmi les fondateurs du mouvement et s’en distinguent notamment par un plus grand réformisme et une plus forte institutionnalisation.

Au-delà d’éléments conjoncturels et spécifiques à certains pays (comme la crise interne d’Attac-France), Pleyers s’interroge en conclusion sur un éventuel déclin du mouvement altermondialiste en général. En effet, plusieurs grandes mobilisations récentes n’ont pas été associées à un discours typiquement altermondialiste ni suscitées par des organisations appartenant au mouvement (manifestations contre les réformes des retraites, contre la flexibilisation du marché du travail…). Les forums sociaux mondiaux ne jouissent plus du même attrait médiatique qu’à leur début. Et les lacunes démocratiques internes aux forums sociaux et aux organisations altermondialistes sont de plus en plus contestées.
Toutefois, Pleyers souligne que d’autres signes sont plus encourageants : la mobilisation réussie en France contre la constitution européenne fut en grande partie le fait du mouvement altermondialiste ; les forums sociaux mondiaux continuent à réunir des milliers de participants ; si le mouvement est moins important dans ses pays fondateurs (la France ou l’Italie en Europe), il prospère ailleurs (en Allemagne par exemple, où Attac a désormais plus de membres qu’en France, ou aux Etats-Unis, qui a tenu son premier Forum national en juin 2007) ; enfin, de nombreuses pratiques innovantes et alternatives, moins médiatiques et formalisées que les grandes actions ou rassemblements, continuent à essaimer un peu partout (groupes d’achat communs, groupes culturels alternatifs). En somme, le mouvement altermondialiste est parvenu ces dernières années à s’imposer comme un nouvel acteur social, son message de reconquête des espaces politiques par les citoyens pour contrer les logiques de marchandisation et de mondialisation néolibérale ayant gagné en légitimité.

L’ouvrage de Geoffrey Pleyers fournit une présentation très complète de l’action de ce mouvement, qui réussit à combiner un récit vivant et intégrant un vécu personnel à une perspective plus analytique et réflexive. On pourrait peut-être regretter un degré de théorisation assez faible dans la partie analytique, des liens insuffisants entre les différents chapitres ou encore l’absence d’une analyse des fondements idéologiques des différents acteurs altermondialistes. Mais, dans l’ensemble, quiconque s’intéresse personnellement ou professionnellement à l’altermondialisme trouvera les questions soulevées par ce livre et les informations qu’il procure à la fois utiles, pertinentes et originales.


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