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Editorial de l’Angle d’Attac de mai 2008

Tempête financière, belle à agitée

Par Henri Houben

par Henri

Que peut-on apprendre des événements de mai 68 ? Sans doute beaucoup de choses. Mais il faudrait en ces temps d’altermondialisme, où tout le monde semble être le copain de tout le monde, en rappeler une : dans les années 60, il y eut de nombreuses luttes idéologiques entre les différents courants participant à la révolte étudiante. Probablement trop de querelles de chapelles, mais d’autres qui étaient réellement fondamentales.


Ainsi en était-il de l’opposition à la guerre du Vietnam. Même si tous les gens se rassemblaient dans les mêmes cortèges pour arrêter les bombardements américains sur Hanoi, il y avait deux camps franchement divergents : ceux qui étaient adversaires à la guerre en général, professant un pacifisme à toute épreuve, pouvant mettre dos à dos les faucons américains qui voulaient faire du pays une base contre la Chine et le camp socialiste, et les communistes vietnamiens qui se battaient pour l’indépendance de leur nation ; ceux qui soutenaient cette résistance parce qu’il leur semblait que celle-ci avait le droit (et même le devoir) de se défendre d’une nouvelle colonisation.

Il ne faut pas de grands discours pour comprendre que la nature de l’opposition à la guerre était différente dans les deux cas et qu’elle suscitait de nombreuses polémiques. En fait, il en est de même aujourd’hui sur la question de la crise économique et financière.

La crise n’est pas celle que vous croyez !

La crise révèle nécessairement un dysfonctionnement, mais de quoi ? La réponse à cette interrogation est de caractère hautement idéologique, même si on peut la noyer de considérations techniques [1].

La crise apparaît également dans la sphère financière de l’économie : c’est un krach boursier, des faillites bancaires, des chutes des cours de devises... Mais est-ce un phénomène purement financier ou est-ce, en réalité, le révélateur de problèmes beaucoup plus larges ? Question loin d’être innocente. Car si on s’arrête à la première réponse, les mesures proposées pour résoudre l’affaire porteront sur une meilleure régulation financière, laissant en grande partie le reste de l’économie intact. En revanche, si on pense à une mise en cause plus générale, ces propositions de contrôle, qui peuvent être en soi nécessaires et justifiées, seront inutiles, du moins en ce qui concerne la récession. La crise du capitalisme ne peut être surmontée que par une sortie du système, l’avènement d’une autre société.

Voilà de quoi inquiéter tous ceux qui vivent et profitent de ce capitalisme et susciter une analyse qui limitera donc les causes des problèmes à la sphère financière.

C’est pourquoi on voit fleurir des études qui montrent l’euphorie qu’a connue le secteur immobilier, notamment aux Etats-Unis, puis sa retombée tout aussi dramatique. Souvent intéressantes pour détailler les événements qui se sont déroulés depuis quelques mois, mais typiques de ce qui émane des organisations gouvernementales (ou institutions internationales officielles comme le Fonds monétaire international), ces explications coupent évidemment les difficultés de l’immobilier de tout enchevêtrement de crises qui se succèdent depuis les années 70.

Et pourtant cette articulation a tout de l’évidence : dévaluation du dollar (1971-1973), augmentation des prix du pétrole (1973 et 1979), chute des Bourses (1973-1974), hausse des taux d’intérêt réels (à partir de 1979), transformation de l’économie américaine pour en faire le poumon qui absorbe à la fois les marchandises et les capitaux du monde entier (à partir de 1986), non-remboursement de la dette par le Mexique (1982), le Brésil (1983) et l’Argentine (1984), provoquant cette année-là la faillite d’une grande banque américaine, la Continental Illinois, effondrement des caisses d’épargne aux Etats-Unis (1989-1991), nouvelle récession mondiale avec ses conséquences monétaires en Europe (1991-1993), stagnation du Japon, l’économie industrielle la plus dynamique jusqu’alors (à partir de 1989), chute du peso mexicain (1994-1995), crise asiatique (1997) suivie des difficultés en Russie, puis au Brésil et enfin en Argentine, entraînant la faillite du fonds LCTM aux Etats-Unis qui aurait pu entraîner l’ensemble du système bancaire américain (1998), krach de l’Internet (2000) et maintenant récession immobilière (pour ne citer que les événements les plus importants).

Comment croire que ces phénomènes n’ont pas de relation entre eux ? Alors que la politique de la Banque centrale américaine, la Federal Reserve, pour éviter une récession trop lourde après l’effondrement en mars 2000 du NASDAQ (la Bourse des valeurs technologiques), a été de laisser les taux d’intérêt au plus bas [2]. Ce qui a favorisé l’endettement des ménages pour acheter une maison et suscité ainsi le boom immobilier, qui éclate aujourd’hui.

Théorie sur la spéculation ou théorie spéculative ?

De même, d’autres experts dénoncent quasi exclusivement le rôle de la spéculation dans toutes ces récessions. C’est la folie spéculative qui serait au coeur des crises financières. Il faut donc absolument la réguler pour l’empêcher de nuire. Démarche que l’on retrouve chez des auteurs plus progressistes, s’appuyant sur des avis répétés du célèbre économiste britannique de l’entre-deux-guerres, John Maynard Keynes [3], elle n’arrive cependant pas à expliquer l’origine de ces irrationalités soi-disant stupéfiantes. Car la spéculation amplifie un mouvement, elle ne le crée pas.

Accusé d’avoir fait plonger la lire italienne et la livre anglaise en 1993, George Soros, à la tête de son Quantum Fund (domicilié aux Antilles néerlandaises), avait expliqué qu’il n’avait simplement suivi que les avis de la Bundesbank, la Banque centrale allemande toute puissante à l’époque. Celle-ci avait manifesté qu’elle soutiendrait le franc français de ses déboires, mais pas la livre ni la lire. Dans l’affaire, Soros avait gagné quelque 1,1 milliard de dollars. De même, lors de la crise asiatique, il avait été pris à parti par le Premier ministre malaisien de l’époque, Mahathir bin Mohamad, pour avoir joué contre le ringgit, le faisant plonger dramatiquement durant l’été 1997. L’homme d’affaires avait répliqué qu’il n’était même plus à la tête de son fonds d’investissement et qu’il avait perdu de l’argent dans cette crise.

Tout cela pour dire qu’il est abusif d’affirmer que Soros est à l’origine des mouvements spéculatifs sur les monnaies. En revanche, il est incontestable qu’il en profite et qu’il peut précipiter des événements, qui sans doute auraient eu lieu de toute façon. Accuser la spéculation peut apparaître une attitude de gauche, mais cela ne va pas au fond des choses.

Déréglementez, il en restera toujours quelque chose

Autre explication, fort prisée dans les mouvements altermondialistes : l’enchaînement actuel des crises provient de la déréglementation financière, amorcée dans les années 70 et développée largement au cours des deux décennies suivantes. Ici, l’alternative en est même quasi tautologique : revenons-en aux « bonnes années » où il y avait encore une forte réglementation et un important contrôle public. Comme s’il n’y avait pas eu de récession durant ces fameuses Trente Glorieuses [4] !

De nouveau, on ne peut qu’être sidéré par la faiblesse de l’analyse. Car la déréglementation ne crée rien en soi, elle offre des possibilités. Que ce soit une chimère en matière d’efficience économique est une chose, qu’elle soit à l’origine des crises en est une autre. Paradoxalement d’ailleurs, les secteurs touchés par le krach immobilier actuel sont ceux qui subissent les contrôles subsistant les plus importants de la part des autorités publiques : les milieux des banques commerciales, les banques d’affaires et les crédits hypothécaires garantis.

On ne peut que souhaiter une meilleure réglementation financière (et pas seulement financière). L’économie est affaire trop essentielle dans la vie des gens que pour la laisser à des fonds spéculatifs, à des joueurs de Monopoly, à des capitalistes avides de rentabilité et de puissance. Mais son rôle dans l’explication des crises se limite à amplifier un mouvement déjà existant ou à laisser une possibilité pour un acteur de s’y engouffrer et d’engendrer ainsi une bulle spéculative. Mais, même dans ce dernier cas, si la porte avait été fermée, ce que demandent les altermondialistes, l’investisseur audacieux aurait choisi un autre domaine pour ces placements aventureux. Car il y en a toujours d’autres : au XVIIème siècle, on spéculait sur le prix des tulipes.

Voilà donc trois explications, très prisées en ce moment, qui ne permettent pas une explication fondamentale, sérieuse et plausible de la récession actuelle et l’enchevêtrement des booms et des krachs depuis les années 70. Or, cela devrait interpeller les gens, en particulier les altermondialistes. Car, comme la guerre du Vietnam n’est pas une affaire de polémologues, la crise ne concerne pas que les économistes. C’est l’avenir de la planète qui est en jeu. Et, sans faire de concurrence entre thèmes d’actualité, de façon plus urgente encore que le réchauffement climatique ou les trous dans la couche d’ozone.

Sortir de la société où ce sont ceux qui ne travaillent pas qui gagnent

Au coeur de la crise économique et financière, il y a le problème de la production et de la répartition des richesses [5] entre pans de la population à la fois dans chaque pays et au niveau mondial. En restaurant les bénéfices, les revenus et le patrimoine des détenteurs de capitaux, attaqués par les revendications des salariés, du tiers-monde, du camp socialiste... dans les années 70, les capitalistes et leurs alliés ont favorisé la consommation des ménages aisés aux Etats-Unis (principalement, mais ailleurs aussi). Ce faisant, ils ont créé une situation inédite dans l’histoire récente : l’économie la plus puissante, au lieu d’être créditrice et fournir au reste du monde les marchandises et les capitaux, les attire chez elle. C’est dans ce cadre que les déréglementations financières (et autres) ont pris cours : fournir ces avoirs, que ce soit à partir de la spéculation ou d’autres moyens, aux gens les plus riches de la terre.

Seulement, cela engendre un mécanisme à chaque fois plus disproportionné. Les « riches » [6], contrairement aux travailleurs, consomment de façon modérée et investissent ou placent leur argent pour que cela leur rapporte davantage à l’avenir. S’ils reçoivent davantage, ils ne vont pas tirer l’économie. En revanche, ceux qui consomment, à savoir les « pauvres », n’ont pas les moyens de le faire, d’autant qu’eux obtiennent de moins en moins. Il faut donc qu’ils s’endettent pour assurer un niveau de consommation sans cesse croissant et assurer la progression économique mondiale.

Jusqu’au moment où toutes les innovations et trucages financiers étant épuisés, les organismes prêteurs se disent qu’ils ne recouvreront pas le paiement de leurs créances et exigent les remboursements à des personnes qui ne peuvent pas payer. C’est ce qui se passe maintenant dans l’immobilier (mais qui aurait pu arriver précédemment à propos d’un autre secteur). Et c’est la crise.

Il est clair qu’avec une telle analyse on ne peut que souligner le lien étroit qu’il y a entre le but du système capitaliste (à savoir l’enrichissement d’une poignée de détenteurs de capitaux) et la récession. Celle-ci est l’aboutissement logique et nécessaire du développement normal (et non spéculatif ou irrationnel) du capitalisme. On ne peut donc pas la résoudre dans le système même. C’est une illusion. Même si on peut vouloir que les salariés, pensionnés, chômeurs, etc., ne soient pas ceux à qui on fera payer les pots cassés (comme les gouvernants le demandent habituellement). Ou qu’il y ait davantage de régulation publique à tous les niveaux.

C’est pourquoi la crise du capitalisme est l’occasion rêvée de discuter d’une réelle alternative sociétale, tout en devant lutter pour empêcher les pertes d’emploi, les nouvelles baisses du pouvoir d’achat, les dégradations de conditions de travail, etc. Ne ratons pas cette opportunité !

Notes

[1C’est d’ailleurs un moyen courant pour faire croire aux gens que le débat n’est qu’une affaire de spécialistes.

[2De décembre 2002 à mai 2004, soit durant 18 mois, le taux d’intérêt pratiqué par la Federal Reserve (et auquel les banques privées peuvent s’approvisionner en fonds) s’élevait à 1%.

[3Dans un passage souvent cité de son livre majeur sur la théorie de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes illustre la spéculation comme un concours visant à élire la plus belle femme – il aurait pu dire le plus bel homme aussi, car c’est le même processus. Seulement, les participants gagnent s’ils donnent le nom de l’heureuse élue. Dans ces conditions, les spéculateurs ne s’intéressent plus à trouver la plus belle, mais celle qui sera désignée par ses pairs. Ce qui va fausser le résultat final.

[4Nom donné par l’économiste français libéral Jean Fourastié à la période 1945-1975.

[5Il y a un courant qui ne parle que de répartition inégalitaire des richesses. Mais c’est une illusion et une absurdité de croire que cette répartition est indépendante de la place que les gens occupent dans le processus de production. En gros, ce sont les détenteurs de capitaux qui s’enrichissent et les salariés qui soit ne le font pas, soit s’appauvrissent même. Comme l’écrivaient Marx et Engels, dans une sentence certes trop synthétique, mais combien d’actualité (qu’on devrait souvent rappeler) : « dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et (...) ceux qui gagnent ne travaillent pas » (Manifeste du parti communiste : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm).

[6Maximum 10% de la population dans un pays comme les Etats-Unis.


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