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Tandis que l’Etat belge prenait une Dexia froide, BNP-Paribas la jouait mezzo Fortis

Petite note sur la crise financière en Belgique

par Henri

A une semaine d’intervalle, les premiers week-ends automnaux ont été utilisés par les responsables économiques et politiques du pays pour reconfigurer complètement le paysage financier belge. Qu’est-ce à dire ? Le montage de la fin septembre n’était pas suffisant ? Les 49% acquis par l’Etat belge dans Fortis Banque ne pouvait-il assurer la pérennité de la banque ?


D’abord, il faut rappeler que le but de l’opération initiale n’était nullement de constituer un nouveau pôle public dans la finance. D’emblée, Didier Reynders, le ministre des Finances, a déclaré sur les antennes radio de la RTBF à propos de Fortis : « Notre ambition n’est évidemment pas de rester présents dans le capital »  [1] Et d’évoquer la possibilité de revendre la participation dès que les marchés auraient retrouvé un cours « normal ».

Notons également que l’intervention n’était pas prioritairement axée sur le petit déposant ou le petit épargnant, comme il l’est affirmé à chaque interview d’un responsable politique. Les retraits tant redoutés ne dépasseraient pas les 3% des dépôts [2] Ce qui est en jeu, c’est la survie du système financier lui-même. Car si le gouvernement demande aux citoyens de leur faire confiance et d’accorder crédit aux banques, c’est parce que les banquiers ne se font plus confiance entre eux et ne prêtent pas les liquidités qui permettent à leurs établissements de fonctionner.

Dans cette crise, les longues files des épargnants allant aux guichets bancaires pour retirer leurs fonds, symbole des années 30, sont remplacées par la série de refus des sociétés financières de fournir un prêt à leurs consoeurs. Mais le résultat est le même : l’assèchement des banques et leur mise en faillite, si un chevalier vaillant, appelé gouvernement, ne vient pas leur porter secours.

Enfin, pour remettre les choses au point : il ne faut guère être étonné des changements de position et des affirmations infirmées le lendemain. C’est ainsi depuis le début de la crise. D’abord, les hommes d’Etat ont déclaré que l’économie européenne était fondamentalement saine, que la récession sévissait surtout aux Etats-Unis, qu’il y avait un découplage dans la situation des deux côtés de l’Atlantique. La réalité de ce mois de septembre a balayé ces arguments.

Puis, les patrons de Fortis ont avancé que leur société n’avait nullement besoin d’apport en capital, car leurs liquidités étaient suffisantes. Ceux de Dexia ont prétendu qu’il n’y avait pas lieu d’augmenter le capital de leur banque. Un jour plus tard, l’Etat belge avait amené 49% de plus dans Fortis Banque et toute l’opération livrait quelque 11,2 milliards d’euros à la compagnie belgo-néerlandaise. Quant à Dexia, il recevait des gouvernements français, belges et luxembourgeois environ 6,4 milliards d’euros.

On aurait pu en rester là. Mais le montage compliqué où chaque Etat prenait 49% de la filiale bancaire de son territoire incitait à trouver des solutions purement nationales. Et ce qui a tout déclenché est le rapatriement des avoirs ABN-Amro dans le giron néerlandais. Ces actifs, accusés d’avoir été l’aliment de trop avaler par la gourmande Fortis des Lippens, représentaient un montant de 24 milliards d’euros. Le gouvernement néerlandais les a proposés à l’autre grande banque hollandaise, ING. Mais celle-ci a refusé. La Haye a donc opéré autrement en reprenant la totalité des avoirs de Fortis aux Pays-Bas, autant la petite activité bancaire que les grosses affaires en assurances (l’ancienne AMEV), pour une somme totale de 16,8 milliards d’euros. En même temps, le Premier ministre néerlandais s’est déclaré soulagé de garder la partie saine de la firme et de s’être débarrassé des crédits « toxiques » (ceux liés aux subprimes) restés en Belgique. Quelle est belle l’Europe, quand elle parle ainsi !

Dans ces conditions, le montage du week-end de la fin septembre devenait caduc. L’Etat belge s’est senti obligé de trouver d’autres partenaires pour soutenir Fortis. Il aurait pu nationaliser. Mais ce n’est pas du tout la piste privilégiée par Reynders & Co. Donc l’alternative est d’adosser le groupe à un autre encore plus grand, encore plus solide. Et cet autre est BNP-Paribas.

Si la transaction pour introduire l’Etat dans Fortis était complexe, la nouvelle mouture du groupe BNP-Paribas est encore plus compliquée. En effet, l’Etat belge (et luxembourgeois) doit racheter les 50,1% de Fortis Banque qu’il ne détient pas encore. Ensuite, il doit en vendre 75% à la banque française, tout en conservant une minorité « théorique » de blocage (25%). Fortis vend sa compagnie d’assurances belge au nouveau groupe. Elle conserve essentiellement deux activités : le département international d’assurances (évalué à environ 4 milliards d’euros) et surtout une structure spécifique détenant les 10,4 milliards d’actifs considérés comme toxiques, donc invendables. Dans cet organisme, 66% du capital ira à Fortis, 24% à l’Etat belge et 10% à BNP-Paribas.

En contrepartie, le gouvernement belge pourra détenir 11,7% des actions de la banque française et nommer deux personnes à son conseil d’administration. Le Luxembourg aura 1,1% du capital. Le total de la transaction est évalué à 14,5 milliards d’euros pour BNP-Paribas, dont 9 sous forme d’actions. De cette façon, l’action de Fortis est valorisée à environ 4 euros. C’est plus que ce qu’avait proposé la semaine passée le groupe français, à savoir 1,06 euro, mais moins que le cours boursier toujours au-dessus des 5 euros. On comprend que Baudouin Prot ait affirmé qu’il avait réalisé une très bonne opération.

Il est trop tôt pour dire si Dexia va suivre un chemin similaire. Mais les options poursuivies par le gouvernement belge ne vont nullement vers une refonte du système financier, qu’il soit belge, européen ou international. On reste dans la même logique de concurrence à outrance, de rentabilité, d’ingénierie financière qui nous a propulsés vers cette crise.

Les responsables, qu’ils soient d’ailleurs libéraux ou sociaux-démocrates, expliquent qu’ils doivent agir dans l’urgence. Et ce n’est seulement quand ils auront le temps de réfléchir qu’ils pourront apporter les transformations structurelles nécessaires. Mais il y a tout lieu de croire que, face à la tempête qui se prépare, ils prient pour qu’elle soit adoucie quand elle arrivera devant nos côtes et pour que les sparadraps qu’ils ont apposés là où il y avait des trous dans les digues suffiront à la contenir. Et si c’est le cas, si cela tient comme cela, tout pourra reprendre comme avant : sans changement radical.

Car qui dit modification profonde doit aborder les questions de la très inégale répartition des richesses, de la régulation stricte des produits financiers, de la réapparition d’un pôle financier public et du service que doit rendre la finance au reste de l’économie. Des matières que dirigeants de banques et alliés politiques aimeraient pouvoir éviter.

Seulement, la crise est plus profonde que cela. Ce que refusent d’admettre les représentants européens. La consommation des ménages « riches » américains qui a constitué durant près de 25 ans le moteur de l’économie mondiale, tirant les exportations asiatiques, européennes et latino-américaines, est bloquée pour un bon moment. L’endettement qui servait de base à cette frénésie d’achat ne peut plus s’approfondir, car les actifs qui servaient de garanties pour l’obtention des crédits, à savoir les titres boursiers et l’immobilier, sont quasi tous en chute libre. Et il n’y a pas d’alternative à court terme pour relancer la machine économique mondiale d’une autre manière.

En même temps, à partir de 2001, avec le krach de l’Internet, la chute du NASDAQ, la Bourse américaine des valeurs technologiques, les autorités monétaires américaines ont déjà été prises de panique. Voulant à tout prix éviter une récession à ce moment, elles ont porté les taux directeurs à 1%. Comme ce sont ces taux qui déterminent les autres taux d’intérêts pratiqués, cela mettait le crédit à la disposition de tous. De quoi alimenter un développement sans précédent de marchés financiers pour payer les crédits immobiliers et la spéculation la plus intense et la plus féconde pour inventer des produits qui, en apparence, abaissaient les risques de défaut de paiement. C’est l’éclatement de cette bulle qu’on est en train de vivre. Et de nouveau, il n’y a pas vraiment d’alternative à court terme.

La crise actuelle montre bien qu’il faut repenser le monde, appliquer un autre modèle de développement dans lequel une nouvelle architecture financière viendrait s’insérer et surtout donner le vrai pouvoir de décision non à des élites qui ne pensent qu’à s’enrichir ou soucieuses de conserver leurs parcelles de pouvoir, mais aux simples citoyens, travailleurs, chômeurs, pensionnés. Un autre système, quoi !

Henri Houben

Notes

[1Le Soir, 29 septembre 2008.

[2Le Soir, 6 octobre 2008.


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